Page:Flaubert - Salammbô.djvu/337

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sa tête ; il passa autour de son cou un collier d’électrum, et il le chaussa de sandales à talons de perles, les propres sandales de sa fille ! Mais il trépignait de honte et d’irritation ; Salammbô, qui s’empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L’enfant souriait, ébloui par ces splendeurs, et même, s’enhardissant, il commençait à battre des mains et à sauter quand Hamilcar l’entraîna.

Il le tenait par le bras, fortement, comme s’il avait eu peur de le perdre ; et l’enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu tout en courant près de lui.

À la hauteur de l’ergastule, sous un palmier, une voix s’éleva, une voix lamentable et suppliante. Elle murmurait :

— Maître ! oh ! Maître !

Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d’apparence abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison.

— Que veux-tu ? dit le Suffète.

L’esclave, qui tremblait horriblement, balbutia :

— Je suis son père !

Hamilcar marchait toujours ; l’autre le suivait, les reins courbés, les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par une angoisse indicible, et les sanglots qu’il retenait l’étouffaient, tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui crier : « Grâce ! »

Enfin il osa le toucher d’un doigt, sur le coude, légèrement.

— Est-ce que tu vas le ?…

Il n’eut pas la force d’achever, et Hamilcar s’arrêta, tout ébahi de cette douleur.

Il n’avait jamais pensé, tant l’abîme les séparant