Page:Flaubert - Salammbô.djvu/416

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se soit battu autour de ce livre : les amis de Flaubert n’y ont rien perdu.

Ils en ont, tout au contraire, tiré un profit inestimable. Obligé de défendre son œuvre et de justifier « la sincérité de ses études », Flaubert a été amené non seulement à expliquer sa méthode, mais à produire toute sa documentation et, comme le disait Sainte-Beuve, à sortir toutes ses raisons. Il nous a fait pénétrer, par là, dans l’intimité de son livre, mieux encore dans celle de son travail et nous a permis de surprendre les secrets de son atelier. Il n’en a fait aucun mystère. D’ailleurs, comme s’il avait souhaité lui-même de livrer un jour à ses amis toutes les formules de son art, il a laissé intactes ses notes de travail : ce que les deux lettres justificatives ne nous avaient pas dit, ces notes viennent en témoigner auprès de nous. Les unes et les autres procurent une des joies littéraires les plus rares et les plus douces : car il y a pour le lettré quelque chose d’aussi délicieux que de lire un beau livre, c’est d’apprendre comment il a été fait. Pour Salammbô, nous le savons jusque dans les moindres détails.

Tout est là, sous nos yeux. Voilà tous les matériaux qu’il a assemblés, toutes les recherches qu’il a entreprises, toute sa documentation, toutes ses lectures. Quelle patience et quelle volonté ! Ce romancier, l’imagination la plus impétueuse, peut-être, de son temps, s’est astreint, pendant cinq ans, à un travail d’ermite : il a lu, comme il savait lire, a peu près tout ce qui avait été écrit sur son sujet et autour de son sujet depuis les temps historiques. Il a lu et annoté Xénophon, Ælien, Pausanias, Pline, Silius Italicus et Polybe, la Géographie de Strabon et les Pierreries de Théophraste, Polyen, Hérodote et la Bible, Appien et les Mémoires de l’Académie des inscriptions, Corippus et Walkenaër, des traités de médecine et de botanique, des dictionnaires et des bibliothèques, depuis celle de Diodore de Sicile jusqu’à celle de M. de Monbret. Nul ouvrage de chartiste n’a coûté plus d’efforts ni de recherches, et s’il y a trop d’érudition dans ce livre, c’est la rançon d’un travail prodigieux.

Pour apprécier la méthode, il faut relire Salammbô comme Flaubert a lu ses auteurs, le crayon à la main, et remonter ensuite jusqu’aux sources. Le point de départ du livre est connu de tous ; c’est le récit de Polybe, la Guerre inexpiable. C’est Polybe que Flaubert a eu sous les yeux, on peut le dire, d’un bout à l’autre de son roman, de la première à la dernière page. Il l’a suivi pas à pas. Mâtho, Spendius, Autharite, Narr’Havas, tous les protagonistes du drame militaire figurent, on le sait, dans Polybe. Toutes les péripéties de l’affreuse lutte entre Carthage et les Barbares, l’exode à Sicca, la solde impayée, l’ambassade de Giscon et son arrestation ; la victoire puis le désastre d’Hannon ; le retour d’Hamilcar et cette série d’opérations admirables par