Page:Flaubert - Salammbô.djvu/46

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que personne dans cette foule ne le comprenait. Hannon s’en aperçut, il s’arrêta, et il se balançait lourdement, d’une jambe sur l’autre, en réfléchissant.

L’idée lui vint de convoquer les capitaines ; alors ses hérauts crièrent cet ordre en grec, langage qui, depuis Xantippe, servait aux commandements dans les armées carthaginoises.

Les gardes, à coups de fouet, écartèrent la tourbe des soldats ; et bientôt les capitaines des phalanges à la spartiate et les chefs des cohortes barbares arrivèrent, avec les insignes de leur grade et l’armure de leur nation. La nuit était tombée, une grande rumeur circulait par la plaine ; çà et là des feux brûlaient ; on allait de l’un à l’autre, on se demandait : « Qu’y a-t-il ? » et pourquoi le Suffète ne distribuait pas l’argent ?

Il exposait aux capitaines les charges infinies de la République. Son trésor était vide. Le tribut des Romains l’accablait.

— Nous ne savons plus que faire !… Elle est bien à plaindre !

De temps à autre, il se frottait les membres avec sa spatule d’aloès, ou bien il s’interrompait pour boire dans une coupe d’argent que lui tendait un esclave, une tisane faite avec de la cendre de belette et des asperges bouillies dans du vinaigre ; puis il s’essuyait les lèvres à une serviette d’écarlate, et reprenait :

— Ce qui valait un sicle d’argent vaut aujourd’hui trois shekels d’or, et les cultures abandonnées pendant la guerre ne rapportent rien ! Nos pêcheries de pourpre sont à peu près perdues, les perles mêmes deviennent exorbitantes ; à peine si