Page:Flaubert - Salammbô.djvu/8

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et fermait un peu ses paupières dans l’éblouissement des flambeaux. Quand il vit que personne de ces gens armés ne lui en voulait, un grand soupir s’échappa de sa poitrine ; il balbutiait, il ricanait sous les larmes claires qui lavaient sa figure ; puis il saisit par les anneaux un canthare tout plein, le leva droit en l’air au bout de ses bras d’où pendaient des chaînes, et regardant le ciel et toujours tenant la coupe, il dit :

— Salut d’abord à toi, Baal-Eschmoûn libérateur, que les gens de ma patrie appellent Esculape ! et à vous, génies des fontaines, de la lumière et des bois ! et à vous dieux cachés sous les montagnes et dans les cavernes de la terre ! et à vous, hommes forts aux armures reluisantes, qui m’avez délivré !

Il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait Spendius. Les Carthaginois l’avaient pris à la bataille des Égineuses ; et parlant grec, ligure et punique, il remercia encore une fois les Mercenaires ; il leur baisait les mains ; enfin, il les félicita du banquet, tout en s’étonnant de n’y pas apercevoir les coupes de la Légion sacrée. Ces coupes, portant une vigne en émeraude sur chacune de leurs six faces en or, appartenaient à une milice exclusivement composée de jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C’était un privilège, presque un honneur sacerdotal ; aussi rien dans les trésors de la République n’était plus convoité des Mercenaires. Ils détestaient la Légion à cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie pour l’inconcevable plaisir d’y boire.

Donc ils commandèrent d’aller chercher les coupes. Elles étaient en dépôt chez les Syssites,