Page:Floréal (Journal hebdomadaire) du 13 novembre 1920.djvu/20

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infinies, deux hommes n’étaient plus revenus. Un adolescent prétendait avoir entendu des voix humaines et, enfin, le veilleur lui-même avait rapporté de sa dernière chasse, avec quelque gibier dur et nauséeux, un objet autour duquel tout le clan méditait depuis quatre jours. C’était une flèche comme on en utilisait depuis des millénaires. On la lançait avec un projecteur recourbé tournant dans la main et présenté par la courbe concave en face de l’objet à atteindre. Mais ce Magdalénien, qui savait tailler les silex, les diorites et toutes les pierres dures, qui savait leur donner la forme d’une feuille de saule ou les triples saillies d’un harpon barbelé, le Magdalénien ignorait la nature de cette pointe lourde et froide, qui n’était d’aucune matière connue et dont il avait immédiatement compris la pénétration, la puissance, la portée et le danger. En son cerveau affiné par les soucis, s’affirmait la certitude que cette pointe de métal représentait un avenir, une puissance, qui renouvelait les destins humains.

Ils étaient une bande de six hommes, venus des terres australes par les défilés qui côtoient la mer intérieure. Outlaws d’une sorte de monarchie atlante, rigoureuse et despotique, ils avaient fui le dur labeur des métaux, l’extraction du minéral que des prêtres, avec des paroles magiques, transforment en armes terribles grâce au dieu Feu. Révoltés, ils traînaient depuis de longs mois, dans ce qui devait s’appeler un jour l’Ibérie, des âmes violentes et ambitieuses. Ils avaient gagné le Nord parce qu’au sud de leur terroir natal des peuplades nègres, à la civilisation brillante, terrifiaient depuis des siècles les métallurgistes. Ces hommes se procuraient des flèches de cuivre ou de pyrite ferrique, des massues garnies de pointes, des lames aiguës et coupantes, armes invincibles à cette époque-là, en attaquant des gens de leur race qui partaient négocier au loin des assortiments d’objets métalliques. Déjà l’exportation florissait, avec une façon de loyauté commerciale, qui comportait aussi ses bandits et ses hors-la-loi. Plusieurs de ces aventuriers étaient morts. Ils demeuraient six, agiles et maigres, petits et très laids, selon les canons futurs de la beauté. Leurs bras descendaient presque jusqu’aux rotules, leurs fémurs incurvés et leurs faces bestiales, puissamment endentées, complétaient un aspect simiesque. Leur connaissance de l’art était nulle, mais ils savaient « usiner » tout ce qui se présentait et leur science des édifices, leur capacité inconnue auparavant, de travail coordonné en troupes, leur avait conféré une redoutable puissance. Ils espéraient le gîte durable et l’aventure. Déjà, le goût était venu aux humains de jouer leur vie sans en attendre aucun bénéfice calculable. Le plaisir d’user des armes les plus perfectionnées, de sentir en soi-même l’agrandissement de personnalité que comportent le meurtre et le triomphe, tout ce qui, des centaines de siècles plus tard, inspirera encore les civilisés et les fera s’entr’occire ; l’âme guerrière, enfin, vivait d’une vie audacieuse chez ces premiers fils du monde.

À quelques milliers de pas du gîte où rêvaient les Magdaléniens épiant l’horizon, les hommes du métal avaient allumé le feu pour cuire quelque gibier menu. Leur savoir du feu était prodigieux et ne se retrouva jamais plus. Ils savaient creuser un four, y introduire des branches sèches, allumer en frottant violemment des morceaux de pyrite de fer. Ils savaient aussi éviter la fumée qui dénonce les campements. Un système d’aération complexe, avec une sorte de tamis de branche, faisait fondre et dissoudre les vapeurs traîtresses. Dans un creux isolé, à l’abri d’un rocher gigantesque qui les protégeait sur deux côtés, ils étaient assis avec gravité.

L’homme parlait peu, en ces époques redoutables. La parole aide à déguiser la pensée et les bêtes verticales n’ont appris à parler qu’en perfectionnant la ruse et la cautèle des félins. Entre eux, ils échangeaient des idées brèves, en termes rauques accompagnés de gestes précis. Une sorte de rire tendait la peau autour des maxillaires lorsqu’une idée plaisante, favorable, heureuse, préfigurait devant leurs yeux les délices d’un avenir proche.

Ils avaient une grande haine des femmes parce que des tribus féminines, puissamment armées et combatives, les avaient récemment chassés d’un terroir giboyeux. Ces femmes ignoraient le métal, mais avaient inventé l’arc ; le tendon séché, courbant un bois flexible et vigoureux. Le jet précis des flèches lancées par l’arc avait terrifié les fils de la forge, mais ils rêvaient confusément de créer un instrument semblable pour les javelots à pointes de cuivre. Aucun n’avait réussi à confectionner cet instrument.

Le soleil était au zénith. Les hommes du métal, accroupis auprès de leur feu sans fumée, écoutaient le vent et les cris des oiseaux de proie.

De la caverne, les deux veilleurs étaient descendus et rôdaient dans la sylve. Là-haut, le reste du clan, trois jeunes gens, trois femmes et deux enfants travaillait des silex, faisait des manches de javelots avec des paquets de branches. Un enfant raclait une peau d’ourson fraîche. Un quartier de viande, des masses de coquillages et un herbivore non dépouillé constituaient les ressources alimentaires de la tribu. Des trois femmes, l’une était très vieille, rude et desséchée. Elle commandait en l’absence des hommes ; une autre, métisse de deux races, avait un faciès inquiétant et fermé. Une seule eût été fort belle, même aux yeux de ceux qui devaient venir dix mille ans plus tard. Son nez était presque droit et la mâchoire inférieure plane. Les yeux glauques, le torse porté en avant, les hanches roulantes, elle n’était prisée par aucun homme, car la beauté n’avait point alors le sens qu’elle devait acquérir.