Page:Francis de Miomandre - Écrit sur de l'eau, 1908.djvu/69

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


maman m’a averti, d’une façon très amicale, que ça pourrait peut-être me compromettre.

Elle eut un léger ricanement, et Jacques comprit qu’il aurait beau accumuler les plaisanteries et les folies, elle avait besoin, ce soir, d’autre chose et qu’elle ferait tout pour pouvoir, enfin, parler d’elle. Et Jacques eût honte d’avoir été si peu, si peu pour Juliette, d’avoir à côté d’elle conservé tant d’égoïsme. Mais voilà, ce soir encore, il voulait ne penser qu’à lui.

— C’est bien pour cela, chère amie, que je vous conseille d’aller dormir. Il ne peut rien résulter de bon pour nous de rester plus longtemps ici… Quant à moi, je suis incapable de dire deux paroles sensées ou bonnes de suite. Demain, j’irai vous voir, à l’heure que vous avez convenue.

— Je vous attends sans faute.

— C’est promis… Mais ce soir, voyez-vous, Juliette, je ne vaux pas grand chose. Il lui baisa la main furtivement et s’éloigna.

— Comme s’est curieux, pensait-il, « les replis du cœur ! » Un quart d’heure à peine après avoir goûté le bonheur le plus follement inespéré, je n’ai en moi qu’amertume et énervement. Au lieu de me répandre en pluie de mansuétude sur les tristesses des autres, je me renferme en moi-même, et évite égoïstement toute fraternité humaine. Suis-je désolé d’attendre jusqu’à mercredi ? Non ? je réserve pour demain cette délectation morose. Mais je veux revoir Anne tout de suite.

Il fit plusieurs fois le tour des salons, dans une solitude morale encore plus grande, malgré que ce fût au bras de la sémillante Mlle Morille, bavarde adolescente, qui, sous aucun prétexte, ne s’arrêtait de parler.

Pendant qu’elle lui racontait comment on avait vu cette imprudente petite Juliette — la chère âme ! elle ne lui