Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome III, 1835.djvu/195

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
[1393]
189
LIVRE IV.

désiroit la paix. Pareillement, les deux ducs d’Angleterre, qui retournés étoient à Calais, escripvirent tous les points et articles des traités proposés, et puis les scellèrent et envoyèrent devers le roi d’Angleterre leur neveu, et depuis en eurent bonne réponse ; et leur rescripsit le roi qu’ils procédassent avant sur forme de paix, car la guerre avoit assez duré, et que ce n’étoit que destruction et perdition de peuple et de pays et occision de chevalerie, dont chrétienté étoit affaiblie. De ce pourroit, au temps à venir, trop grandement toucher aux terres chrétiennes ; et jà s’avançoit fort l’Amorat-Baquin[1] et ses enfans, et les Turcs pour venir au royaume de Hongrie ; et se tenoient sur la terre que l’on dit la Blaquie[2] ; et de ce avoient eu le roi de France et d’Angleterre lettres.

Avint cependant que au terme des jours que les quatre ducs assigné avoient de retourner et venir à Lolinghen pour tenir parlement, tous y furent ; et avecques les seigneurs de France y vint le roi d’Arménie pour remontrer à ceux d’Angleterre la nécessité de ses besognes ; et par espécial il étoit bien connu du duc de Glocestre, car il avoit été en Angleterre en celle saison que l’armée de France s’ordonnoit pour venir à l’Écluse et de là aller en Angleterre ; et l’avoit le dit duc de Glocestre reçu moult honorablement en un sien chastel et belle place qui siéd en Exeses et est nommé le dit chastel Plausti[3]. De rechef les deux ducs de Lancastre et de Glocestre, frères, lui firent là très bonne chère et belle, et par espécial le dit Thomas de Glocestre, pourtant que autrefois il l’avoit vu ; et l’ouïrent les deux ducs volontiers parler de ses besognes ; et lui répondirent doucement et gracieusement, en disant que volontiers et de cœur ils y adresseroient ; et tant que le roi d’Arménie se contenta grandement d’eux.

À ces parlemens eut plusieurs procès et traités mis avant ; et s’étoit tenu un grand temps le cardinal de la Lune en la ville d’Abbeville, et logé aux frères cordeliers sur la rivière de Somme ; et étoit là envoyé en légation de par celui qui s’appeloit pape Clément pour le fait de l’église ; et avoit voulu proposer en leurs parlemens et consistoires aucuns articles touchant à la matière de l’église, pour soutenir les opinions de ce Clément, Robert de Genève. Mais quand les deux ducs, frères d’Angleterre, en virent la manière, ils allèrent au devant grandement et sagement, et dirent à leurs cousins de France : « Ôtez-nous ce légat, nous n’avons que faire d’entendre à ses paroles. Ce n’est que toute charge sans profit et sans effet. Nous sommes déterminés à pape auquel nous obéissons et voulons obéir. Si n’avons que faire d’ouïr parler à l’encontre ; et si il venoit avant sur nos traités par la faveur de vous, nous clorrions tous nos parlemens et nous en retournerions arrière. »

Depuis celle parole dite, on ne ouït nulles paroles du cardinal ; mais se tint tout coi en Abbeville et les seigneurs allèrent avant en leurs traités. Finablement tant furent ces traités et parlemens menés que les conclusions furent bonnes ; et se contentèrent toutes parties, car les quatre ducs véoient que les rois s’inclinoient grandement à ce que paix fût entre leurs royaumes, leurs conjoints et leurs ahers ; et moult doucement le roi de France en avoit parlé au duc de Lancastre, quand il fut au parlement à Amiens l’an devant ; et lui avoit dit au département : « Beau cousin, je vous prie que vous exploitiez tant de votre côté que bonne paix soit entre France et Angleterre ; si sera aidé notre cousin le roi de Honguerie contre l’Amorat-Baquin, qui est si fort et si puissant en Turquie. Le duc de Lancastre avoit répondu à ce et dit, que tout son pouvoir il en feroit ; et si fit-il vraiment, car par lui et ses remontrances au roi d’Angleterre, son cousin, à son frère, à tous les consaux du pays et du royaume d’Angleterre, ce second parlement fut remis ensemble à Lolinghen, l’honneur d’Angleterre gardée. Son frère le duc de Glocestre y étoit assez plus froid que lui, et ressoignoit les cavillacions[4] et déceptions des paroles colorées des François ; et disoit que les François vouloient toujours lutter les deux bras dessus, et tant que les parties s’en perçurent. Et vint, ce me semble, un écuyer d’honneur françois, nommé Robert l’Ermite, et étoit du conseil et de la chambre du roi de France,

  1. Mourad ou Amurath Ier était mort en 1389 à la bataille de Cossova et avait eu pour successeur son fils Bajazet, dont il est question ici. Froissart applique le titre de Amorath-Baquin (Mourad-Bey) à tous les souverains ottomans.
  2. Valachie.
  3. Jones, dans sa traduction, l’appelle Plesby.
  4. Ruses.