Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/132

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à mesure que grandissait son ambition et que croissaient les sacrifices de son amant, son aversion pour lui augmentait.

Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme un chien. Et ce n’était pas par mauvais naturel, mais de parti pris, par principe. Elle avait cette persuasion qu’une femme est aimée en raison directe des soucis qu’elle cause et du mal qu’elle fait.

Juliette n’était pas méchante, et elle se jugeait très à plaindre. Son rêve aurait été d’être aimée d’une certaine façon, qu’elle sentait bien, mais qu’elle expliquait mal. Pour ses amants, elle n’avait été qu’un jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, comme elle était impatiente du mépris, cette idée la rendait enragée. Elle souhaitait un homme qui lui fût dévoué et qui risquât beaucoup pour elle, un amant descendant jusqu’à elle et ne cherchant pas à l’élever jusqu’à lui. Elle désespérait de ne le rencontrer jamais.

Les folies de Noël la laissaient froide comme glace ; elle le supposait fort riche, et, chose singulière, en dépit de sa très-réelle avidité, elle se souciait fort peu de l’argent. Noël l’aurait peut-être gagnée par une franchise brutale, en lui faisant toucher du doigt sa situation ; il la perdit par la délicatesse même de sa dissimulation, en lui laissant ignorer l’étendue des sacrifices qu’il faisait pour elle.