Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/90

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Jacinthe se retira.

Musidora se mit à regarder sa lettre. Elle trouvait un indicible plaisir à contempler ces signes capricieux tracés par la main de Fortunio, il lui semblait voir dans ce billet écrit pour la prévenir d’un danger une inquiétude amoureuse déguisée sous une forme enjouée, et un secret besoin de s’occuper d’elle ressenti vaguement ; peut-être même l’aiguille empoisonnée n’était-elle qu’un prétexte et pas autre chose.

Elle s’arrêta quelques minutes à cette idée qui flattait sa passion ; mais elle vit bientôt que cette espérance était illusoire, et que, si Fortunio se fût senti le moindre goût à son endroit, il n’y avait aucune nécessité pour lui de recourir à ce subterfuge. Elle avait laissé trop clairement paraître son émotion pour qu’un homme tel que Fortunio eût pu s’y tromper. ― Il était impossible de s’y méprendre ; Fortunio, avec toute la politesse imaginable, avait évité l’engagement et paraissait peu curieux de nouer une intrigue. — Mais comment expliquer une telle froideur dans un jeune homme dont l’œil étincelait d’ure si vive splendeur magnétique et qui portait en lui les signes des passions les plus fougueuses ? ― Il fallait qu’il eût dans quelque recoin de son cœur un amour idéal, poétique, planant bien au-dessus des amours vulgaires, et que toutes les forces de son âme fussent absorbées par un sentiment unique et profond qui