Page:Gautier - La sœur du soleil.djvu/212

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Pendant le voyage, elle ne regarda rien du charmant pays qu’elle traversait, elle tenait continuellement son regard fixé sur le tapis de son norimono, approfondissant sa douleur.

Quelquefois elle faisait venir Tika.

La jeune suivante s’accroupissait en face d’elle et la regardait avec une compassion inquiète. Elle essayait de la distraire de son rêve douloureux.

— Regarde donc, maîtresse, disait-elle, regarde la jolie rivière, couleur d’absinthe, qui coule entre ces coteaux de velours. Toutes les nuances de vert sont ici réunies : le saule pâle, le cyprès obscur, le bouleau glacé d’argent, le gazon clair comme une émeraude ; chacun donne sa note. Vois, pour qu’il soit vert aussi, la mousse a envahi ce moulin à eau, dont la rivière répète l’image ; et là-bas ces roseaux qui ressemblent à des sabres, et ces canards qui battent des ailes sur l’eau et fuient le cou tendu, ils sont verts comme tout le paysage.

Fatkoura n’écoutait pas.

— Il te reviendra, disait alors Tika, renonçant à détourner l’esprit de sa maîtresse de son chagrin obstiné, quand tu seras sa femme il t’aimera de nouveau : tu es si belle !

— Il ne m’a jamais aimée et je ne veux pas qu’il m’aime, disait Fatkoura, car je le hais.

Tika soupirait.

— Je n’ai qu’une joie, c’est de savoir qu’il soufre ; qu’elle aussi, celle qui m’écrase de sa puissance et de sa beauté sans pareille, est mordue par la douleur. Ils s’aiment et ils ne peuvent l’avouer. Je suis un obstacle de plus entre eux : le mikado pouvait mourir, elle l’eût épousé.

— Une kisaki ! épouser un prince s’écria Tika.