Page:Gautier - La sœur du soleil.djvu/295

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— Oui, et follement ; j’éprouvais une douleur étrange, continuelle, je ne dormais plus, les plaisirs m’irritaient, la colère à chaque instant m’emportait et je rudoyais mes femmes ; celle que je croyais aimée de toi, je la pris en haine ; un soir, je la chassai de ma présence parce qu’elle avait, en te voyant, trahi son amour par un cri. Je passais, rentrant au palais ; tu étais adossé à un arbre sur ma route, et je te vois encore, éclairé par la lune, pâle avec tes yeux ardents.

— N’as-tu pas vu qu’ils ne regardaient que toi ?

— Non, et toute la nuit, silencieusement je pleurai.

— Oh ! ne me rends pas fou ! s’écria le prince.

— Tu vois, dit-elle, je ne te cache rien, je mets mon cœur à nu devant toi, confiante en ta loyauté.

— Je suis digne de cette confiance, dit le prince, mon amour est aussi pur que le tien.

— Quelques jours plus tard, continua la reine, tu étais devant moi, à genoux, dans la salle des audiences. Surprise de ton trouble, je me laissai aller à te parler de ma fille d’honneur. Tu t’écrias que tu ne l’aimais pas, en jetant sur moi un regard où se laissait lire toute ton âme. Te souviens-tu comme j’eus l’air courroucée et méprisante ? Si tu savais pourtant quelle joie ineffable m’inondait : la gazelle qu’un tigre serre entre ses griffes puis abandonne tout à coup doit éprouver une sensation analogue à celle que j’éprouvais. Je compris alors que c’était moi que tu aimais, ton regard et ton émotion me l’avaient dit. En te quittant, je courus dans les jardins, et j’écrivis le quatrain que je te donnai, si légèrement.

— Il est là sur mon cœur, dit le prince il ne me quitte jamais.

— Reconnais-tu ceci ? dit la Kisaki, en montrant au