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LE DRAGON IMPÉRIAL

table, qui, dans de longues promenades, lui empruntait de la gaieté et lui donnait de la science ; sa jeunesse rieuse, aventureuse, rarement besogneuse grâce aux libéralités des personnes, innombrables dans ce temps, qui aimaient la poésie, courait de ville en ville, de province en province, au gré de cent désirs futiles. Pourquoi se trouvait-il à cette heure dans la solitude mélancolique des campagnes ? Pour l’amour d’une jeune fille qu’il n’avait jamais vue. Un jour (quelques lunes avaient crû et décru depuis ce jour) Ko-Li-Tsin, qui résidait alors dans le Chen-Si, fut prié à dîner, avec plusieurs personnes de distinction, chez le mandarin gouverneur de la ville. Celui-ci, vers la fin du repas, découvrit à ses convives qu’il était dans le dessein de donner sa fille unique en mariage à quelque poète très savant, ce poète fût-il pauvre comme un prêtre de et eût-il les cheveux rouges comme un méchant Yé-Kiun. Après avoir vanté les grâces et les vertus de son enfant, non sans vider un grand nombre de tasses, l’aimable gouverneur déclara même que celui d’entre les jeunes hommes ses hôtes, qui, en l’espace de huit lunes, composerait le plus beau poème sur un noble sujet de philosophie ou de politique, deviendrait certainement son gendre et, par suite, s’élèverait, sous sa protection, aux postes les plus enviés. Ko-Li-Tsin, en rentrant chez lui, s’était immédiatement mis en devoir d’assembler des rythmes et des consonances ; mais, au lieu de chanter les gloires d’un empereur ou d’éclaircir quelque obscure question de morale, il