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TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LA TERRE


Le poète cessa tout à coup de parler, il jeta sa main sur sa bouche comme pour intercepter un cri. Ta-Kiang venait de passer devant lui, et au soleil, l’ombre du laboureur s’était déformée : ce n’était plus le reflet d’un être humain qui se dessinait bleuâtre sur la terre grise, mais c’était le reflet gigantesque d’un dragon. Or Ko-Li-Tsin n’ignorait pas que « si l’ombre d’un homme prend la forme d’un dragon qui suit humblement les pas de son maître, cet homme tiendra un jour dans sa main la poignée de jade du sceptre impérial ». Le poète fut donc sur le point de pousser un grand cri de surprise, mais il le retint sagement, parce qu’il savait aussi que « nulle bouche ne doit s’ouvrir pour révéler le miracle qu’ont vu les yeux ; car la destinée serait renversée et une nuée de malheurs descendrait du ciel. »

Ta-Kiang continuait de marcher, levant vers le ciel un front superbe.

— Frère, dit Ko-Li-Tsin encore stupide d’étonnement, tu auras raison de faire ce que tu te proposes. Pardonne-moi si j’ai ri tout à l’heure ; je n’avais pas vu ton front.

— Adieu donc, dit Ta-Kiang.

Et il s’éloigna à grands pas.

Non loin de là, dans un pli à peu près insensible du terrain, reluisait un petit lac qui semblait d’acier bleu ; étoilé de nélumbos, encadré de bambous souples qui se penchaient gracieusement au moindre souffle, il disparaissait presque tout entier sous des entrelacements de minces tiges et sous des