Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/284

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Kiang seul se dressait nettement dans son rêve. « Il marche, disait-elle ; quand il aura conquis le monde, il viendra me délivrer. » Elle pensait aussi à un frère bien-aimé, à Ko-Li-Tsin, si doux pour elle. Un jour la fièvre la prit. Elle se mit à trembler, à claquer des dents, à souffrir, à s’affoler. Sa prison se peupla d’êtres fantastiques, effroyables. Ses yeux ouverts démesurément voyaient des lueurs rouges où s’agitaient des hommes monstrueux, des bourreaux, des tortionnaires, des victimes sanglantes, des cadavres, des démons aux faces funèbres qui la menaçaient d’armes brûlantes. Elle entendait leurs voix rauques et bourdonnantes ; elle les sentait s’approcher et lui serrer la gorge. Puis sa tête se troublait, et elle croyait rouler dans des abîmes. Huit jours durant les rats mangèrent seuls le triste repas. Mais la fièvre s’en alla. Yo-Men-Li tomba dans un long abattement. Immobile, les yeux ouverts, elle demeura sans pensées : elle ne savait plus le soleil, ni la vie, ni la parole, ni le son. Ta-Kiang n’était plus qu’un nom qu’elle entendait gronder. Une fois elle essaya de se lever et de se tenir debout ; ses jambes ployèrent, elle retomba. Alors elle fit un effort pour songer. « Je n’ai pu compter les jours, étant toujours dans la nuit. Voilà longtemps, longtemps qu’il n’y a que de l’ombre. Je suis vieille à présent. Mes jambes tremblent, mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, je vais bientôt mourir de vieillesse. C’est cela. Quand je serai morte il fera clair. » Et elle attendait. Quelque-fois ses doigts remuaient comme pour compter. Mais