Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/334

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que la vie souriait. Ta-Kiang était vaincu : pour elle, le ciel venait de s’effondrer. Il faisait noir. Quelqu’un avait soufflé le soleil.

Ko-Li-Tsin, debout, s’adossait à un poteau doré qui élevait au-dessus des maisons la bannière impériale ; il parlait à Ta-Kiang, qui ne l’écoutait pas.

— Te souviens-tu, disait-il, du champ de Chi-Tse-Po ? le premier jour où je t’ai parlé, j’étais au pied d’un arbre, comme je suis au pied de ce poteau. Tu t’es dressé superbe, avec l’avenir dans tes yeux, et tu es parti ; je t’ai suivi. Yo-Men-Li aussi t’a suivi. Mais la foudre que tu portais a éclaté entre tes mains, et voici la fin. Ta pensée était trop sublime, ta tête était trop fière, trop haute ; ce glaive va tout niveler. Tu tombes. Mais quel ébranlement cause ta chute ! L’empire palpite, le Tartare lui-même a frémi. Un sillon glorieux brille où tu as passé. Le champ de Chi-Tse-Po était bien nommé le Champ du Lion, il semble qu’on avait prévu sa destinée. Un lion en effet s’en est élancé ; dans ses mâchoires terribles il brisait le joug des opprimés. Il leur disait : « Étant les loups, pourquoi tremblez-vous comme des moutons ? Étant les maîtres, pourquoi vous faites-vous serviteurs ? Pourquoi, étant Chinois, êtes-vous Tartares ? » Et ceux qu’il avait délivrés couraient derrière lui en cortège triomphal. Il a traversé la Patrie du Milieu. Il est venu jusqu’au cœur du monde. Tandis qu’il avançait, l’usurpateur devenait blême et s’efforçait de tenir plus solidement dans sa main tremblante le jouet de