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La Loi

abnégation troublantes. La loi est du dix-neuvième siècle, le crime est des temps primitifs.

Et un pareil désaccord doit avoir lieu bien souvent dans un pays de civilisation si récente, où les mœurs sont bien loin de suivre le prodigieux galop du progrès.

L’absurde dévouement de la paysanne Sougni n’a rien de rare. On n’en finirait pas de citer toutes les femmes japonaises qui se sont illustrées en donnant leur vie pour les motifs les plus étranges, en vue de points d’honneur insaisissables pour nous.

Il est presque classique, par exemple, de se pendre à la porte d’un magistrat qui a rendu un jugement inique et détient en prison quelque proche, pour le forcer à réviser le procès. Le matin, en sortant de chez lui, il se heurte au cadavre encore tiède, dont la ceinture est hérissée de rouleaux de papier, de suppliques, qui parleront au juge pour la bouche à jamais muette.

Pour aider sa famille à vivre — cela se faisait couramment — on allait subir une peine à la place d’un condamné ; il y avait même une criée aux enchères décroissantes. Pour dix sous, un voleur passait à un innocent les quarante coups de bambou qu’il devait recevoir. Et, chose plus cruelle encore, jusque sous le glaive du bourreau, était continué ce trafic : pour trois cents francs environ on pouvait racheter sa tête, en faire rouler une autre dans le sang.

Il savait cela, le pauvre Kono-Guilhei, quand il