Page:Gautier - Le Roman de la momie, Fasquelle, 1899.djvu/49

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ornière » : la notion de la vie moderne s’effaça chez lui. Il oublia et la Grande-Bretagne, et son nom inscrit sur le livre d’or de la noblesse, et ses châteaux du Lincolnshire, et ses hôtels du West-End, et Hyde-Park, et Piccadilly, et les drawing-rooms de la reine, et le club des Yachts, et tout ce qui constituait son existence anglaise. Une main invisible avait retourné le sablier de l’éternité, et les siècles, tombés grain à grain comme des heures dans la solitude et la nuit, recommençaient leur chute. L’histoire était comme non avenue : Moïse vivait, Pharaon régnait, et lui, Lord Evandale, se sentait embarrassé de ne pas avoir la coiffe à barbes cannelées, le gorgerin d’émaux, et le pagne étroit bridant sur les hanches, seul costume convenable pour se présenter à une momie royale. Une sorte d’horreur religieuse l’envahissait, quoique le lieu n’eût rien de sinistre, en violant ce palais de la Mort défendu avec tant de soin contre les profanateurs. La tentative lui paraissait impie et sacrilège, et il se dit : « Si le Pharaon allait se relever sur sa couche et me frapper de son sceptre ! » Un instant il eut l’idée de laisser retomber le linceul, soulevé à demi, sur le cadavre de cette antique civilisation morte ; mais le docteur, dominé par son enthousiasme