Page:Gautier - Les Cruautés de l'Amour, E. Dentu, 1879.djvu/267

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les cruautés de l’amour

Mais, tout à coup au milieu de mon extase, je vis, dans le lointain, un homme nu, tout nu ! marcher sur la nappe et sur l’autel !

Ainsi, l’horrible danger qui nous menaçait depuis si longtemps, se montrait enfin. Il était là, évident, immédiat. Pendant de longs jours, nous lui avions échappé, pour qu’au moment où notre bonheur nous rendait oublieux, il vînt nous faire souvenir. Sans doute ce sauvage n’était pas seul ; il était venu en pirogue et ses compagnons étaient peut-être occupés à amarrer l’embarcation derrière un pli de la dune ; ils allaient apparaître, dix, vingt, cent. Ils nous découvriraient, et au lieu d’une noce, il n’y aurait qu’un repas de noces.

Il est inutile de dire que je poussai un cri, qui fit lever les yeux à Juliette.

Elle me regarda, vit l’épouvante empreinte sur mon visage, et, suivant la direction de mon regard, aperçut le sauvage.

— Ciel ! s’écria-t-elle, c’en est un, cette fois-ci ! D’un même bond, nous fûmes dans l’un des arbres, et, tremblant, j’armai les revolvers que je portais toujours dans ma poche.

— Ne tirez qu’à la dernière minute, dit milady, le bruit pourrait attirer d’autres indigènes.

— Soyez tranquille, dis-je.

Et nous nous mîmes à guetter.