Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/53

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ainsi un voile de plus entre sa poitrine et le regard de son amie.

— Henri, je crains bien que vous n’ayez un rival, dit en riant la jeune fille à Dalberg ; — j’ai vu hier au soir, sous ma fenêtre, un personnage mystérieux…

— Un joueur d’orgue, dont la musique faisait hurler tous les chiens du quartier ?

— Non pas… mais un cavalier enveloppé d’un manteau couleur de muraille, et le feutre enfoncé sur les yeux, qui doit être fort enrhumé aujourd’hui, car il ne faisait pas chaud. Je vous conseille d’aller l’attendre demain et de le pourfendre de votre bonne lame.

— Je m’en garderai bien, reprit Dalberg.

— Et moi qui avais cru éveiller votre jalousie par cette confidence !… Je vois que je n’y réussirai jamais.

— Non, Calixte ; j’ai en vous une confiance sans borne, dit Henri, car je vous aime, et de toute mon âme.

— Je le crois, répondit Calixte en plongeant dans les yeux d’Henri son regard lumineux et pénétrant.

La figure de Calixte, naturellement charmante, était sublime en cet instant ; on eût dit que le jour émanait d’elle. Son âme jetait de si vifs rayons qu’elle était devenue visible sur ses traits par une sorte de pâleur lumineuse.

— Je sens que je ne puis vivre sans vous, dit Henri en s’inclinant sur la main tiède et moite que lui abandonnait Calixte. — Voulez-vous de moi pour mari, si votre père m’accepte ?

Calixte ne répondit pas ; mais elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de Dalberg, et quand elle la releva, ses beaux yeux étaient baignés de larmes…

M. Desprez, qui était entré à pas de loup, surprit ce groupe charmant, et ne se conduisit pas en père