Page:Gautier - Les jeunes France, romans goguenards.djvu/360

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le rôle du diable ! Vous avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je vais vous envoyer au second dessous.

Henrich venait de reconnaître l’ange des ténèbres et il se sentit perdu ; portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le quittait jamais, il essaya d’appeler au secours et de murmurer sa formule d’exorcisme ; mais la terreur lui serrait trop violemment la gorge : il ne put pousser qu’un faible râle. Le diable appuya ses mains griffues sur les épaules d’Henrich et le fit plonger de force dans le plancher ; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un comédien consommé.

Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit d’abord les auditeurs.

— Comme Henrich est en verve aujourd’hui ! s’écriait-on de toutes parts.

Ce qui produisait surtout un grand effet, c’était ce ricanement aigre comme le grincement d’une scie, ce rire de damné blasphémant les joies du paradis. Jamais acteur n’était arrivé à une telle puissance de sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse : on riait et on tremblait. Toute la salle haletait d’émotion, des étincelles phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur ; des traînées de flamme étincelaient à ses pieds ; les