Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/21

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la harde[1] dont je faisais partie me regardaient avec déplaisir ; cela me causa de la tristesse et je voulais croire que je me trompais ; cependant, je pus me convaincre que, malgré les avances que je leur faisais, tous s’éloignaient de moi. Je cherchais la cause de cette aversion et je découvris bientôt, en voyant mon image dans un étang qui me reflétait, que je n’étais pas semblable aux autres. Ma peau, au lieu d’être grise et terreuse, comme celle de tous les éléphants, était d’une couleur blanchâtre, rose par endroits. D’où cela pouvait-il venir ? Une sorte de honte s’empara de moi, et je pris l’habitude de m’écarter du troupeau, qui me repoussait, et de vivre en solitaire.

Un jour que j’étais ainsi triste et humilié, loin des autres, j’entendis un bruit léger dans le taillis. J’écartai les branches avec ma trompe et j’aperçus alors un être très singulier qui marchait sur deux pattes et, cependant, n’était pas un oiseau.

Il n’avait ni plumes ni fourrure, mais, sur sa peau, des pierres brillaient et des morceaux de couleurs vives le faisaient ressembler aux fleurs.

Je voyais pour la première fois un homme !

Une terreur extrême s’était emparée de moi ; mais une curiosité plus violente encore me tenait là, immobile, en face de cet être, très petit, que j’aurais écrasé sans le moindre effort et qui cependant me semblait d’une espèce redoutable et beaucoup plus puissant que nous.

Tandis que je le regardais, il me vit aussi et se jeta sur le sol, en faisant des gestes extraordinaires dont je ne compris pas alors le sens, mais qui ne me parurent pas être hostiles. Après quelques instants, il se releva et s’éloigna à reculons, en s’inclinant à chaque pas, jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue.

Dans l’espoir de revoir cet être, je retournai à cette même place le lendemain. L’homme revint, mais cette fois, il n’était pas seul. En

  1. Troupe d’animaux sauvages.