Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/78

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Comment aurais-je pu manger quand lui souffrait de la faim ! Je continuai d’avancer comme si je n’avais pas compris.

— Je t’entends bien, Iravata, dit le prince ; tu veux te priver parce que je suis à jeun ; mais il ne le faut pas ; je sais quelles sont les exigences de ton vaste estomac ; celui de l’homme est plus patient.

J’étais torturé surtout par la soif d’ailleurs, et je bus tout mon soûl dans la rivière.

— Mange ; que ton estomac soit vide, cela ne remplira pas le mien.

J’arrachai par-ci par-là quelques brassées d’herbes, mais sans consentir à m’arrêter. Je cherchai des yeux si je n’apercevais pas quelques groupes de maisons, un village.

— Cela ne servirait à rien, dit Alemguir, qui me devina ; on m’a dépouillé de tout, on ne m’a pas laissé un diamant, pas une roupie, et je ne suis pas encore assez dompté par le malheur pour consentir à mendier. Je n’ai réussi à sauver que mon sceau royal, l’idée m’étant venue, au moment où l’on me fit prisonnier, de retirer de mon doigt la bague qui le supporte, et de la mettre dans ma bouche. Je ne peux pas troquer ce cachet, qui servira à me faire reconnaître, contre de la nourriture ; il faut donc patienter jusqu’à ce que nous rencontrions des êtres capables de comprendre la puissance de ma bague et qui me fournissent les moyens de regagner mes États.

Mon maître avait raison ; il ne pouvait pas vendre sa bague.

Je pressai le pas pour sortir de cette insupportable prairie qui semblait être sans fin ; mais j’avais beau avancer, les mêmes gazons frais et fleuris se déroulaient, avec, de loin en loin, quelques grands arbres, dont pas un ne portait de fruit, sans qu’aucun lieu habité n’apparût.

Le prince avait cueilli plusieurs larges feuilles, dont il s’était couvert la tête pour s’abriter des rayons brûlants de midi ; il en avait posé aussi sur mon front sachant combien la chaleur nous est pénible.

Des cultures se montrèrent cependant, puis un bosquet de bambous