Page:Gautier - Mademoiselle de Maupin (Charpentier 1880).djvu/205

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tous les deux, je crèverai, et je me romprai comme ces sacs trop bourrés d’argent qui s’éventrent et se décousent. — Oh ! si je pouvais abhorrer quelqu’un, si l’un de ces hommes stupides avec qui je vis pouvait m’insulter de façon à faire bouillonner dans mes veines glacées mon vieux sang de vipère, et me faire sortir de cette morne somnolence où je croupis ; si tu me mordais à la joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton venin et ta rage, vieille sorcière au chef branlant ; si la mort de quelqu’un pouvait être ma vie ; — si le dernier battement du cœur d’un ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma chevelure des frissons délicieux, et si l’odeur de son sang devenait plus douce à mes narines altérées que l’arôme des fleurs, oh ! que volontiers je renoncerais à l’amour, et que je m’estimerais heureux !

Étreintes mortelles, morsures de tigre, enlacements de boa, pieds d’éléphant posés sur une poitrine qui craque et s’aplatit, queue acérée du scorpion, jus laiteux de l’euphorbe, kriss ondulés du Javan, lames qui brillez la nuit, et vous éteignez dans le sang, c’est vous qui remplacerez pour moi les roses effeuillées, les baisers humides et les enlacements de l’amour !

Je n’aime rien, ai-je dit, hélas ! j’ai peur maintenant d’aimer quelque chose. — Il vaudrait cent mille fois mieux haïr que d’aimer comme cela ! — Le type de beauté que je rêvais depuis si longtemps, je l’ai rencontré. — J’ai trouvé le corps de mon fantôme ; je l’ai vu, il m’a parlé, je lui ai touché la main, il existe ; ce n’est pas une chimère. Je savais bien que je ne pouvais me tromper, et que mes pressentiments ne mentaient jamais. — Oui, Silvio, je suis à côté du rêve de ma vie ; — ma chambre est ici, la sienne est là ; je vois trembler d’ici le rideau de sa fenêtre et la lumière de sa