Page:Gautier - Théâtre, Charpentier, 1882.djvu/101

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée




Lord Durley.

Non, Paul, restez, — je sais votre amitié discrète.

À Georges.

Vous êtes le tuteur de miss Lavinia ?


Georges, surpris et troublé.

Quel démon ou quel traître ainsi le renseigna ?

Haut.

Oui, milord ; mais ce nom qui vous l’a fait connaître ?


Paul, à part.

Sur le jardin de George aurait-il sa fenêtre ?


Lord Durley.

Un pur hasard. — J’étais, en simple désœuvré,
Pour y voir les tableaux, dans une église entré,
À cette heure où toujours la solitude y règne ;
Une jeune personne, à côté de sa duègne,
S’était agenouillée et priait au saint lieu.
— Où je venais pour l’art, elle venait pour Dieu. —
Son beau front, ses cheveux en bandeaux sur ses tempes
La faisaient ressembler aux vierges des estampes
Dont elle avait la douce et tranquille fierté ;
Vrai type italien à Paris transporté.
Sans qu’elle m’aperçût, car la nef était sombre,
Elle sous un rayon, et moi voilé par l’ombre,
Je contemplai longtemps son front pur, que le jour,
En le dorant, semblait désigner à l’amour.
Tout en la regardant, mon âme sentait fondre
Cet ennui froid et noir comme un brouillard de Londre,
Et que j’ai d’Angleterre en France rapporté.
Mon cœur, d’entre les morts, était ressuscité !
Son oraison finie, elle ajusta sa mante
Et sortit à pas lents, sérieuse et charmante.
Jusque sous le portail, de loin je la suivis.
Un coupé l’attendait aux marches du parvis ;
Mais si rapidement que partit la voiture,
Moi, je tenais un fil pour nouer l’aventure.