Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/113

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est éclairée. On dit que d’habiles mathématiciennes ont fait sur cette combinaison d’optique des calculs dont il résulte une sécurité parfaite pour un tête-à-tête intime dans un appartement ainsi disposé.

La chaleur est excessive à Madrid, elle se déclare tout d’un coup sans la transition du printemps ; aussi dit-on, à propos de la température de Madrid : Trois mois d’hiver, neuf mois d’enfer. On ne peut se mettre à l’abri de cette pluie de feu, qu’en se tenant dans des chambres basses, où règne une obscurité presque complète, et où un perpétuel arrosage entretient l’humidité. Ce besoin de fraîcheur a fait naître la mode des bucaros, bizarre et sauvage raffinement qui n’aurait rien d’agréable pour nos petites maîtresses françaises, mais qui semble une recherche du meilleur goût aux belles Espagnoles.

Les bucaros sont des espèces de pots en terre rouge d’Amérique, assez semblable à celle dont sont faites les cheminées des pipes turques ; il y en a de toutes formes et de toutes grandeurs, quelques-uns sont relevés de filets de dorure et semés de fleurs grossièrement peintes. Comme on n’en fabrique plus en Amérique, les bucaros commencent à devenir rares, et dans quelques années seront introuvables et fabuleux comme le vieux Sèvres ; alors tout le monde en aura.

Quand on veut se servir des bucaros, on en place sept ou huit sur le marbre des guéridons ou des encoignures, on les remplit d’eau, et on va s’asseoir sur un canapé pour attendre qu’ils produisent leur effet et pour en savourer le plaisir avec le recueillement convenable. L’argile prend alors une teinte plus foncée, l’eau pénètre ses pores, et les bucaros ne tardent pas à entrer en sueur et à répandre un parfum qui ressemble à l’odeur du plâtre mouillé ou d’une cave humide que l’on n’aurait pas ouverte depuis longtemps. Cette transpiration des bucaros est tellement abondante, qu’au bout d’une heure, la moitié de l’eau s’est évaporée ; celle qui reste dans le vase est froide comme la