Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/135

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et nous promena dans une infinité de corridors ascendants et descendants qui égalent en complications Le Confessionnal des Pénitents noirs ou Le Château des Pyrénées d’Anne Radcliffe. Ce bonhomme s’appelle Cornelio ; il est de la plus belle humeur du monde, et paraît tout joyeux de son infirmité.

L’intérieur de l’église est triste et nu. D’énormes pilastres gris de souris, d’un granit à gros grains micacés comme du sel de cuisine, montent jusqu’aux voûtes peintes à fresque, dont les tons azurés et vaporeux se lient mal avec la couleur froide et pauvre de l’architecture ; le retablo, doré et sculpté à l’espagnole avec de fort belles peintures, corrige un peu cette aridité de décoration, où tout est sacrifié à je ne sais quelle symétrie insipide ; les statues de bronze doré qui sont agenouillées des deux côtés du retablo, et qui représentent, je crois, don Carlos et des princesses de la famille royale, sont d’un grand style et d’un bel effet ; le chapitre, qui fait face au grand autel, est à lui seul une église immense, les stalles qui l’entourent, au lieu d’être épanouies et fleuries en fantasques arabesques comme celles de Burgos, participent de la rigidité générale, et n’ont pour toute décoration que de simples moulures. On nous fit voir la place où, pendant quatorze ans, vint s’asseoir le sombre Philippe II, ce roi né pour être Grand Inquisiteur ; c’est la stalle qui occupe l’angle ; une porte pratiquée dans l’épaisseur de la boiserie la fait communiquer avec l’intérieur du palais. Sans me piquer d’une dévotion bien fervente, je ne suis jamais entré dans une cathédrale gothique sans éprouver un sentiment mystérieux et profond, une émotion extraordinaire, et sans la crainte vague de rencontrer au détour d’un faisceau de piliers le Père éternel lui-même avec sa longue barbe d’argent, son manteau de pourpre et sa robe d’azur, recueillant dans le pan de sa tunique les prières des fidèles. Dans l’église de l’Escurial, on est tellement abattu, écrasé, on se sent si bien sous la domination d’un pouvoir