Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/362

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


ne rapporterons de celle-ci que quelques détails. Au milieu de l’arène était planté un poteau terminé par une espèce de petite plate-forme. Sur cette plate-forme se tenait accroupi, en faisant des grimaces, en brochant des babines, un singe fagoté en troubadour, et retenu par une chaîne assez longue qui lui permettait de décrire un cercle assez étendu dont le pieu était le centre. Lorsque le taureau entrait dans la place, le premier objet qui lui frappait les yeux, c’était le singe sur son juchoir. Alors se jouait la comédie la plus divertissante : le taureau poursuivait le singe, qui remontait bien vite à sa plate-forme. L’animal furieux donnait de grands coups de cornes dans le poteau, et imprimait de terribles secousses à M. le babouin, en proie à la plus profonde terreur, et dont les transes se traduisaient par des grimaces d’une bouffonnerie irrésistible. Quelquefois même, ne pouvant se tenir assez ferme au rebord de sa planche, bien qu’il s’y accrochât de ses quatre mains, il tombait sur le dos du taureau, où il se cramponnait désespérément. Alors l’hilarité n’avait plus de bornes, et quinze mille sourires blancs illuminaient toutes ces faces brunes. Mais à la comédie succéda la tragédie. Un pauvre nègre, garçon de place, qui portait un panier rempli de terre pulvérisée pour en jeter sur les mares de sang, fut attaqué par le taureau, qu’il croyait occupé ailleurs, et jeté en l’air à deux reprises. Il resta étendu sur le sable, sans mouvement et sans vie. Les chulos vinrent agiter leur cape au nez du taureau, et l’attirèrent dans un autre coin de la place, afin que l’on pût emporter le corps du nègre. Il passa tout près de moi ; deux mozos le tenaient par les pieds et la tête. Chose singulière, de noir, il était devenu gros bleu, ce qui est apparemment la manière de pâlir du nègre. Cet événement ne troubla en rien la course : Nada, es un moro ; ce n’est rien, c’est un noir, telle fut l’oraison funèbre du pauvre Africain. Mais, si les hommes se montrèrent insensibles à sa mort, il n’en fut pas de même du singe, qui se tordait les bras, poussait