Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/59

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la Cartuja de Miraflores, située à une demi-lieue de la ville. On a permis à quelques pauvres vieux moines infirmes de rester dans cette chartreuse pour y attendre leur mort. L’Espagne a beaucoup perdu de son caractère romantique à la suppression des moines, et je ne vois pas ce qu’elle y a gagné sous d’autres rapports. D’admirables édifices dont la perte sera irréparable, et qui avaient été conservés jusqu’alors dans l’intégrité la plus minutieuse, vont se dégrader, s’écrouler, et ajouter leurs ruines aux ruines déjà si fréquentes dans ce malheureux pays ; des richesses inouïes, en statues, en tableaux, en objets d’art de toute sorte, se perdront sans profiter à personne. On pouvait imiter, ce me semble, notre révolution par un autre côté que par son stupide vandalisme. Égorgez-vous entre vous pour les idées que vous croyez avoir, engraissez de vos corps les maigres champs ravagés par la guerre, c’est bien ; mais la pierre, le marbre et le bronze touchés par le génie sont sacrés, épargnez-les. Dans deux mille ans, on aura oublié vos discordes civiles, et l’avenir ne saura que vous avez été un grand peuple que par quelques merveilleux fragments retrouvés dans les fouilles.

La Cartuja est située sur le haut d’une colline ; l’extérieur en est austère et simple : murailles de pierres grises, toit de tuiles ; tout pour la pensée, rien pour les yeux. À l’intérieur, ce sont de longs cloîtres frais et silencieux, blanchis à la chaux vive, des portes de cellules, des fenêtres à mailles de plomb dans lesquelles sont enchâssés quelques sujets pieux en verres de couleur, et particulièrement une Ascension de Jésus-Christ d’une composition singulière : le corps du Sauveur a déjà disparu ; on ne voit plus que ses pieds, dont les empreintes sont restées en creux sur un rocher entouré de saints personnages en admiration.

Une petite cour au milieu de laquelle s’élève une fontaine d’où filtre goutte à goutte une eau diamantée, renferme le jardin du prieur. Quelques brindilles de vigne égaient un peu la tristesse des murailles ; quelques bouquets