Page:Gavarni - Grandville - Le Diable à Paris, tome 4.djvu/38

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reconnais plus dans ce Paris, où je n’avais pas mis le pied depuis vingt ans : c’est pour moi un pays nouveau ; je m’y perds, et je ne sais vraiment à qui m’adresser pour apprendre où je pourrais retrouver les femmes qui vivaient jadis avec le Diable. »

Au moment où M. Oscar Palémon achevait son discours, une main sèche, rugueuse et noire se tendit vers lui : c’était la loueuse de chaises qui réclamait son salaire.

« Voulez-vous de la monnaie, mon cher Palémon ? dit M. Benoît.

— Monsieur Palémon !… répéta la loueuse de chaises… voilà un nom qui ne m’est pas inconnu.

— Vraiment, bonne femme, reprit avec un dédaigneux sourire l’exécuteur testamentaire du Diable.

— Eh ! eh ! continua la vieille, il n’y aurait pas de quoi rougir pour vous, mon beau monsieur ; on valait quelque chose dans son temps, et il y avait plus d’un mirliflore qui se trouvait flatté de connaître particulièrement Rosalba Delorme.

— Quoi ! vous seriez ?… En voilà donc une ! s’écria M. Palémon ; vous êtes Rosalba Delorme, cette jolie petite blonde ?…

— Oui, monsieur, j’étais blonde, malheureusement ! car les blondes durent moins longtemps que les brunes ; si j’avais été brune, je me serais conservée trois ou quatre ans de plus et je ne serais pas réduite où vous me voyez. J’allais faire fortune lorsque j’ai perdu ma fraîcheur. La raison me venait, j’étais bien décidée à économiser pour mes vieux jours, et il y avait un Russe qui m’avait promis de me combler de richesses à son retour de Saint-Pétersbourg, où il était allé recueillir un héritage ; mais quand il est revenu, ce n’était plus ça : j’étais fanée, et pourtant je n’avais que vingt-neuf ans. Les brunes se maintiennent jusqu’à trente et quelques. Ah ! pourquoi n’étais-je pas brune ?

— Ainsi, reprit Palémon, vous vous rappelez mon nom ? Moi, je me souviens de vous comme si cela ne datait que d’hier. Nous nous sommes connus indirectement ; vous étiez très-liée avec un de mes amis, que vous n’avez sans doute pas oublié : Robert, surnommé le Diable.

— Robert le Diable ! c’est une pièce de théâtre.

— Oui, mais ce fut aussi un beau jeune homme, qui vous adorait, et que vous avez payé de retour.

— C’est bien possible… j’en ai une idée confuse… mais il y en a eu tant, que pour se souvenir de tous il faudrait une mémoire d’ange.

— Robert vous avait donné son portrait.