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Scène IX.

LES MÊMES, LA DUCHESSE DE CHÂTEAUROUX, évanouie, portée par deux hommes

du peuple, conduits par Duverney.

DUVERNEY.



DUVERNEY. Prenez bien garde !…

RICHELIEU. La duchesse évanouie !

Mme DE LAURAGUAIS. Ma sœur ! ma pauvre sœur !… On la dépose sur un canapé où Mme de Lauraguais et Mlle Hébert lui font respirer des sels.

RICHELIEU. Duverney, qu’est-il donc arrivée ?

DUVERNEY. J’accompagnais le roi, et il venait de franchir la grille des Tuileries, lorsque je vois un groupe de peuple, où plusieurs voix criaient : Elle se meurt ! elle se meurt ! Je m’approche, j’interroge… on me répond : C’est une femme, une ouvrière, qui est tombée sans connaissance, au moment où le roi a passé. À ces mots, un pressentiment me saisit… Je fends la foule… j’arrive jusqu’à cette femme ! c’était la duchesse… Je la reconnais malgré son déguisement… Je la prends dans mes bras ! et ces deux braves gens m’aident à la transporter ici !

RICHELIEU. Où l’attendent les exempts de Maurepas. Quant à moi, je braverai tout pour la sauver !

DUVERNEY. Vous ne serez pas le seul, monsieur le duc ! mais la voici qui revient à elle…

LA DUCHESSE. Oh ! que je souffre !… C’est toi !… ma bonne sœur… Duverney… Monsieur de Richelieu… Tous nos amis !… je ne suis donc pas tout à fait abandonnée !…

RICHELIEU. Oui, c’est moi qui viens vous gronder. Vous mêler à la foule, un jour pareil… vous exposer aux insultes du peuple.

LA DUCHESSE. Oh ! ne me grondez pas, mon ami… je voulais le voir encore une fois ; une force invincible me poussait à cette imprudence ; mais je ne m’en repens pas !… Ah ! si vous saviez ce que j’ai éprouvé en entendant ces acclamations, ces cris d’amour et de joie !… J’en restais là, immobile, muette et comme anéantie, dans l’enivrement de mon bonheur. Tout à coup les cris redoublent, le canon grondait toujours, les cloches retentissaient dans l’air. Un nouveau bruit se fait entendre… c’est le tambour. Le cortège approche… Tout le monde court. Le roi ! le roi ! s’écrie-t-on de toutes parts. Vive le roi ! c’est lui… c’était lui… Ce que je fis alors, je n’en sais rien : il n’y avait plus de foule pour moi, je me fais jour… je me précipite… Un pas de plus, j’étais près de lui… un pas de plus… les roues de son car rosse allaient passer sur moi… Un bras me saisit, me retient, je pousse un cri. À ce moment le roi se penche vers la portière, mes yeux rencontrent les siens. Electrisé par ce regard, il me voit, me reconnaît… je tends mes bras vers lui, mon sang s’arrête, mes yeux se ferment, et je tombe évanouie.

RICHELIEU. Vous croyez que le roi vous a reconnue ?

LA DUCHESSE. Ah ! c’est une vision sans doute… non, je n’espère plus rien… Ah ! j’aurais dû mourir là, mon ami… À ces cris de vive le roi ! vive le bien-aimé, à ce nom donné par moi et que répétait tout un peuple… Ah ! pourquoi m’a-t-on secourue ?

RICHELIEU. Pour être encore l’idole de vos amis. Ah ! tous ne sont pas ingrats, croyez-le ; mais ceux qui vous restent fidèles ont le droit de vous guider aujourd’hui. Par grâce, laissez-vous conduire où la persécution de nos ministres ne pourra plus vous atteindre !

LA DUCHESSE. Non, ils ont résolu ma perte, et je m’y résigne !…

RICHELIEU. Eh bien, résignez-vous donc aussi à la nôtre ; car vos amis sont décidés à s’opposer à l’autorité, et à vous défendre jusqu’à la mort.

LA DUCHESSE. Mais c’est vous perdre tous.

RICHELIEU. Il le faut bien, puisque vous vous refusez au seul moyen de salut !





Scène X.

LES MÊMES, GERMAIN.



GERMAIN. Pardon si je dérange madame la duchesse, mais c’est quelqu’un qui désire parler à mademoiselle Hébert.

Mlle HÉBERT. À moi ? à cette heure ? qu’on revienne demain !

GERMAIN, faisant des signes à mademoiselle Hébert. C’est, dit-on, pour quelque chose d’important.

LA DUCHESSE, avec ironie. Ah ! je devine. Allez, ma chère, et dites-leur que je suis prête à les suivre. On vient m’arrêter.

Mlle Hébert sort.

LA DUCHESSE, prenant un coffre d’ivoire qui est sur la table. Comment soustraire ces lettres à leurs perquisitions ? C’est mon unique trésor, tout ce qui me reste de lui… On ne me l’arrachera qu’avec la vie !

Mlle HÉBERT, rentrant émue. Ah ! madame, rassurez-vous… Qui l’aurait pu penser… cet homme qui me demandait… Ô mon Dieu ! n’allez pas vous trouver mal !