Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/17

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— Voilà donc que les frères Buanic longs-courriers et jamais marins de Ploudaniou n’auront navigué si loin ni si longtemps. N’est-ce pas une preuve qu’ils sont aussi braves qu’ils sont instruits ? déclara Nonna.

À cette nouvelle, l’impétueux Gurval, stupéfait, n’avait trouvé d’autre réponse que ces mots :

— Ah ! dame ! alors, c’est différent.

Dépités, Gourlaouen et Nédélec — ils désespéraient dorénavant d’épouser Nonna et Anne — grommelèrent en s’éloignant :

— Il faudra voir ce qu’ils feront sur leur navire, ces séminaristes ! Au premier « grand largue », ne les entendra-t-on pas cacarder comme des oisons de plumes qu’ils sont ?

…Tandis qu’elles conduisaient par la route, jusqu’à Pont-l’Abbé, leurs fiancés enrôlés sur « Le Fraternel » à destination de l’Amérique australe, Nonna et Anne essayaient de leur sourire. À la pensée qu’ils allaient s’éloigner pour quinze mois au moins, leur désolation finit par emplir leurs yeux de grosses larmes. L’homme n’est-il pas créé pour la terre ? Pourquoi n’avaient-ils pas consenti à devenir de ces sardiniers que la nuit exile de leur maison, mais que l’aube ramène avec la marée ? Elles pressèrent donc tendrement les petits doigts par lesquels leurs fiancés les tenaient, et elles exprimèrent leurs regrets.

Masquant leur émotion sous une apparente impassibilité, les frères Buanic leur répondirent :

— Il est trop tard pour changer d’idées. Et puis, que voulez-vous, la pêche, c’est trop menu. Ce n’est point de la vraie navigation. Comment un jeune homme peut-il se contenter de vivre comme un chien de garde dans un enclos ? Enfin, vous le savez, la pêche à la sardine n’enrichit guère son homme. Nous autres, nous souhaitons de vous donner plus tard une jolie maison blanche avec des volets verts et des fleurs sur la porte. Nous avons l’idée de ne pas rester longtemps simples matelots. Pourquoi ne serions-nous pas admis plus tard à l’école d’hydrographie ? Ce seraient des capitaines que vous épouseriez.

À la pensée qu’elles pourraient devenir les dames considérées d’officiers de la marine de commerce, Nonna et Anne se jetèrent au cou de leurs fiancés.

…Et il se trouva que leur candide rêve se réalisa. Jean,