Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/7

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fiancées de Jean et Julien, accoururent vers les naufragés.

— Par respect pour cette maison de Dieu, sortez tous, mes frères, ordonna le recteur. Et plaise au ciel que nous n’ayons pas à reprendre ce service de commémoration.

Lorsque Jean et Julien Buanic marchèrent vers le porche sur leurs pieds déchaussés, sans aucun bruit, au point qu’on pouvait se demander s’ils touchaient au dallage, leurs père et mère, les sabotiers Job et Maharit, eux-mêmes, n’osèrent les aborder et les saisir. Derrière eux, Nonna et Anne, auraient voulu exprimer leur tendresse aux sauvés et ne pouvaient cependant vaincre leur appréhension. Comment Jean et Julien avaient-ils pu échapper à la mort, quand un rapport officiel, et les déclarations du capitaine de l’aviso «Arbalète » envoyé sur les lieux du sinistre, assuraient la « Rosa-Mystica » perdue corps et biens à quinze milles de Molène par une mer épouvantable, sans secours possible ?

Cependant, arrivés dans le cimetière, Job et Maharit enlacèrent éperdument leurs enfants. La foule noire, morne et silencieuse, assistait à cette reconnaissance, et il semblait maintenant qu’elle n’en fût pas ravie. Quand Nonna Lanvern et sa sœur Anne voulurent à leur tour sauter au cou de leurs fiancés, un pêcheur d’énorme carrure, au profil de bœuf, avec de longs cheveux fauves frisés aux oreilles et des joues grêlées par la variole, Gurval, leur père, de ses larges mains écarlates, les repoussa en grondant :

— Halte-là ! les demoiselles. Avant d’embrasser ces Buanic, il faut qu’ils s’expliquent. Il n’est pas clair que ces fils de paysans échappent à la noyade, quand les autres gens de l’équipage, vrais matelots nés de matelots, ont perdu leurs corps. Expliquez-vous les gars !

Les veuves et les orphelins des neuf autres marins de l’équipage du trois-mâts, les prunelles brouillées de larmes, crièrent âprement :

— Allons, parlez ! Pourquoi êtes-vous de retour quand vos camarades ont péri ?

Il y avait presque de la colère dans cette sommation des endeuillés. Les huit cents habitants de Ploudaniou formaient autour des misérables naufragés une ronde qui se rétrécissait sans cesse. Pas un visage n’exprimait la pitié pour l’état affligeant des frères Buanic, mais l’amertume, la défiance et la crainte.