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ESCAL-VIGOR

et, après en avoir détaché la gerbe, on le fait circuler à la ronde de couple en couple.

La fille, aidée par son meneur, trempe la première les lèvres au breuvage, puis, d’un geste retrouvé des temps héroïques, elle se cambre, son bras nu presque aussi robuste que celui des mâles de la bande, saisit l’anse de l’original vaisseau, le brandit, le soulève au-dessus de sa tête et finit par l’incliner vers son cavalier.

Un genou en terre, le soiffard embouche le tuyau du réservoir et pompe sans relâche avec des mines béates que la petite Blandine comparait, bien malgré elle, à l’extase des communiants recevant leur Dieu les jours de fêtes carillonnées. Les coteries se sont fait accompagner d’un ménétrier ou d’un joueur d’orgue, mais, indifférent à la mélodie et au rythme, raclés ou moulus, c’est toujours la même sabotière que dansent les drilles, c’est le même chœur que braillent leurs voix psalmodiantes :

Nous irons au pays des roses…

Les serfs sont les seigneurs et les pauvres sont les riches.

Le salaire de toute une année sonne contre leur genou dans la poche profonde comme un semoir.