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ESCAL-VIGOR

Plus tard, Blandine se rendit un compte exact et intense de tous ces sentiments et de toutes ces sensations, par le souvenir de ce qu’elle avait éprouvé et enduré lors d’une de ces mémorables journées des saints Pierre et Paul. Quoiqu’elle n’eût que treize ans passés à cette époque, elle était plus outrée chez les siens que la plus malheureuse servante. Sa marâtre, s’étant humanisée par hasard, ou peut-être pour l’humilier en la confondant avec les valets et mercenaires, l’autorisa à monter sur un vaste « rozenland » affrété par cotisation. La petiote, rose et joufflue, aux yeux opalins variant du bleu céleste au vert marin, prit avec gratitude sa part de ces déduits ancillaires ; la belle humeur expansive de ces pauvres diables la réjouissait elle-même ; elle goûtait un naïf plaisir à trôner sur ce char fleuri et turbulent, et à boire de la bière sucrée aux étapes désignées par le chef de la charretée. Les gars payaient la bière, les filles de quoi la sucrer ; Blandine y allait à son tour de son écot de sucre en poudre. Elle riait, chantait et ballait comme ses compagnons et ses compagnes. Ne songeant à mal, les privautés qu’ils prenaient autour d’elle ne l’effarouchaient pas plus que les pourchas des oiseaux dans les branches ou la