Page:Gide - L’Immoraliste.djvu/262

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notre émotion par ses larmes, soit enfin qu’il ne fût pas ému. Je ne distingue pas en lui, même à présent, la part d’orgueil, de force, de sécheresse ou de pudeur. – Au bout d’un instant, il reprit :

Ce qui m’effraie, c’est, je l’avoue, que je suis encore très jeune. Il me semble parfois que ma vraie vie n’a pas encore commencé. Arrachez-moi d’ici à présent, et donnez-moi des raisons d’être. Moi, je ne sais plus en trouver. Je me suis délivré, c’est possible ; mais qu’importe ? je souffre de cette liberté sans emploi. Ce n’est pas, croyez-moi, que je sois fatigué de mon crime, s’il vous plaît de l’appeler ainsi — mais je dois me prouver à moi-même que je n’ai pas outrepassé mon droit.

J’avais, quand vous m’avez connu d’abord, une grande fixité de pensée, et je sais que c’est là ce qui fait les vrais hommes ; — je ne l’ai plus. Mais ce climat, je crois, en est cause. Rien ne décourage autant la pensée que cette persistance de l’azur. Ici toute re-