Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/603

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et économistes ne leur épargnent pas ce conseil. Mais en ce qui concerne les pauvres, nous ne sommes pas bien convaincus que le conseil soit aussi bon. Sans doute l’épargne est toujours possible, même pour le plus pauvre : l’élasticité des besoins de l’homme est merveilleuse et de même qu’ils sont indéfiniment extensibles, ils sont aussi indéfiniment compressibles. Un homme qui n’aurait pour revenu qu’une livre de pain par jour pourrait peut-être s’habituer à ne manger qu’un jour sur deux et par conséquent en épargner la moitié. Nous avons vu que les classes ouvrières trouvaient le moyen de dépenser lamentablement des milliards de francs en petits verres d’eau-de-vie et en pipes de tabac ; or, il est certain qu’elles pourraient les épargner si elles le voulaient, et qu’elles feraient beaucoup mieux de le faire.

Mais elles feraient mieux encore en consacrant ces millions à se donner des logements plus salubres, des vêtements plus hygiéniques, une nourriture plus saine, des soins médicaux plus fréquents, une instruction plus complète. Les consommations en tabac et en eau-de-vie ne sont pas prises, comme on le suppose, sur le superflu de la classe ouvrière, mais sur son nécessaire. Elles n’en sont que plus funestes et plus coupables, dira-t-on ? D’accord, mais l’épargne le serait aussi, car toutes les fois que l’épargne est prélevée sur le nécessaire ou même sur les besoins légitimes de l’homme, elle est plutôt, funeste qu’utile. Il est absurde de sacrifier le présent à l’avenir, alors surtout que le sacrifice du présent est de nature à compromettre l’avenir. Toute dépense privée ou publique qui a pour résultat un développement physique ou intellectuel de l’homme, doit être approuvée sans hésiter, non seulement comme bonne en elle-même, mais comme préférable même à l’épargne. Quel meilleur emploi l’homme pourrait-il faire de la richesse que de fortifier sa santé ou de développer son intelligence ? À ce point de vue, une alimentation fortifiante, de bons vêtements, un logement salubre, un mobilier confortable, des livres instructifs, des jardins privés ou publics, des musées, des concerts, etc., sont des dépenses non seulement permises, mais recommandables. On peut