Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/67

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Dira-t-on que nos besoins peuvent parfaitement être classés au point de vue de la raison, de la morale, de l’hygiène ; que dès lors nous devons mettre au premier rang les objets qui répondent aux besoins les plus essentiels et parmi ceux-là en première ligne ceux qui y répondent le mieux, en sorte qu’on pourrait dresser une sorte de tableau où chaque chose figurerait au rang assigné par son utilité ? Mais c’est le contraire qui est vrai. Si un semblable tableau était dressé, il suffirait d’y jeter les yeux pour s’assurer que la valeur de chaque objet est le plus souvent non point en raison directe, mais bien plutôt en raison inverse de son utilité rationnelle. Quels sont ceux qui occuperaient les derniers rangs dans l’échelle des valeurs ? Le blé, le charbon, le fer, l’eau, c’est-à-dire justement les objets qui correspondent aux besoins les plus essentiels des hommes et dont ils ne sauraient se passer sans périr. Et quels sont ceux qui occuperaient les plus hauts rangs dans cette hiérarchie des valeurs ? L’or, les diamants, les dentelles, peut-être quelque pièce de faïence ébréchée dans une collection, ou quelque édition rare d’un vieux livre que personne n’a jamais lu et ne lira jamais, c’est-à-dire des objets qui ne servent qu’à satisfaire notre curiosité ou à flatter notre vanité.

Et qu’on ne dise point que si les choses se passent de la sorte, c’est parce que les hommes sont insensés que s’ils étaient sages, en ce cas leurs préférences seraient dictées par la raison, et l’ordre des valeurs se trouverait conforme à l’ordre des utilités rationnelles. D’abord, il ne sert de rien de rechercher quelles devraient être les préférences des hommes en cette matière : toute explication de la valeur doit rendre compte de ce qui est et non de ce qui devrait être. De plus, l’objection n’est pas valable, car la terre ne fût-elle peuplée que de sages, un verre d’eau, par exemple, n’en vaudrait pas une obole de plus. Et pourtant nulle chose n’est mieux propre à satisfaire aux besoins de l’homme que l’eau — ἀριστον μεν ὑδωρ disait déjà Pindare.

Pour sortir d’embarras, on a essayé de compléter l’idée d’utilité par une autre idée, celle de rareté. L’utilité, à elle