Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/72

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drait plus ou moins suivant qu’elle aurait coûté un travail plus ou moins considérable.

Si cette explication a pu séduire tant d’esprits généreux, c’est qu’à la différence de la théorie précédente qui fait reposer la valeur sur un fait simplement naturel, l’utilité ou la rareté, celle-ci la fait reposer sur un fait moral, le travail.

Cette théorie parait au premier abord présenter sur la théorie précédente un double avantage.

Le premier, de satisfaire mieux l’esprit, parce qu’elle donne pour fondement à la valeur une notice précise, quantitative, quelque chose qui se mesure. Dire que telle montre a une valeur deux fois plus grande que telle autre parce qu’elle représente un travail double, voilà qui satisfait la raison l’explication paraît valable, en tout cas on peut ]a vérifier. Dire qu’elle vaut le double parce qu’elle est deux fois plus désirée, voilà qui nous laisse dans l’embarras. Qu’en sait-on ? et comment le constater ?

Le second, de satisfaire mieux l’idée de justice, parce qu’elle donne pour fondement à la valeur un élément moral, le travail. Et c’est par ce coté surtout qu’elle a séduit tant d’esprits généreux. Si l’on réussissait à démontrer que la valeur de toutes les choses que nous pouvons posséder, de la terre par exemple, est en raison du travail qu’elles nous coûtent, il serait facile d’en conclure qu’en ce monde la richesse est distribuée proportionnellement au travail et d’asseoir par là solidement l’organisation sociale sur un principe de justice[1].

Il serait donc à souhaiter que cette théorie pût être considérée comme l’expression de la réalité. Malheureusement, et à regret, nous devons l’écarter par les raisons suivantes :

  1. C’est ce que fait l’école de Bastiat qui cherche à justifier la propriété en démontrant que la fortune de chacun est, en fait, proportionnelle à son travail. L’école de Karl Marx, au contraire, se sert de cette même doctrine pour démolir la propriété, en démontrant que les valeurs possédées par les classes riches sont dues uniquement au travail des ouvriers qui, en fait, en ont été indignement spoliés, mais elle pense, en vertu de ce même principe, qu’il serait du moins facile d’arranger un monde où la richesse serait en fait proportionnelle au travail de chacun.