Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/74

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Soit ! mais il n’est pas aussi facile d’écarter les autres objections.

2° Si le travail était la cause de la valeur, à des travaux égaux correspondraient toujours des valeurs égales et à des travaux inégaux, des valeurs inégales. Or, à chaque instant, nous voyons des objets qui ont coûté le même travail se vendre à des prix très différents (exemple un filet de bœuf et la queue du même bœuf), et à l’inverse, des objets qui ont coûté des travaux très différents se vendre au même prix (exemple un hectolitre de blé récolté sur une terre qui en produit 15 à l’hectare et un hectolitre de blé de même qualité récolté sur une terre qui en produit 50 à l’hectare[1]).

3° Si le travail était la cause de la valeur, là où le travail serait nul, la valeur serait nulle aussi. Or, innombrables sont les choses qui ont une valeur originelle sans aucun travail : source d’eau minérale ou de pétrole, guano déposé par les oiseaux de mer, plage de sable d’Aigues-Mortes qui n’a été labourée que par le vent du large et qui se vend très cher pour y planter des vignes, quelques mètres de terrain situés à Paris, aux Champs-Élysées[2], etc. ou qui acquièrent une

    -juin 1887), une critique que nous avons faite de cette théorie. Voy. contrà, dans Cauwès (tome I, p. 308), la défense de la théorie de Bastiat.
    Il est à remarquer que dans la mesure même où ces amendements corrigent la théorie fondamentale, ils leur enlèvent du même coup le mérite, qu’avait du moins celle-ci, de satisfaire à l’idée de justice. Nous avons avoué, en effet, qu’il y aurait harmonie si l’on pouvait démontrer que la valeur d’un objet possédé est proportionnelle à la peine qu’a dû prendre son possesseur pour le produire, mais nous nions que cette harmonie subsiste, si l’on se contente de démontrer que la valeur est simplement proportionnelle à la peine épargnée (et qui par conséquent, n’a pas été prise !) comme le dit Bastiat, ou au travail moyen (et par conséquent indépendant de l’effort individuel !) comme le dit Karl Marx.

  1. Ricardo ne niait pas ce fait, puisqu’au contraire c’est sur lui précisément qu’il a basé sa fameuse théorie de la rente (Voy. ci-dessous, La loi de la rente), mais l’explication qu’il en donne ne sert qu’à constater le fait incontestable que deux objets de même qualité, c’est-à-dire de même utilité, ont nécessairement la même valeur, quelque inégaux que soient les travaux qu’ils ont coûtés.
  2. Ricardo et son école ne nient pas non plus (car le fait n’est pas niable) qu’il n’y ait certains objets « dont la valeur ne dépend que de la rareté, parce que nul travail ne peut en augmenter la quantité ». Seulement, il les considère comme insignifiants, et ne cite en exemple que les tableaux précieux, statues, etc. Or ces objets-là constituent, en fait, une exception énorme et qui emporte la règle.
    Bastiat, au contraire, nie que les biens que nous venons d’énumérer (terre ou richesses naturelles) aient une valeur quelconque : l’utilité qui provient uniquement de la nature est toujours gratuite, dit-il. M. Cauwès soutient la même opinion (Cours d’Economie politique, tome 1, p. 240). Sa thèse c’est que toute richesse et toute valeur présuppose au moins un fait de l’homme qui est l’appropriation. Mais ne peut-on pas répondre que c’est au contraire l’appropriation qui présuppose la valeur, puisque nul ne songerait à s’approprier ce qui ne vaut rien ?