Page:Godwin - Caleb Williams, I (trad. Pichot).djvu/40

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Sa taille, quand elle eut acquis tout son développement, passait cinq pieds huit pouces, et ses formes athlétiques eussent pu servir de modèle à un peintre pour ce héros de l’antiquité, dont le plus bel exploit consistait à tuer un bœuf d’un coup de poing et à l’engloutir dans son estomac en un repas. Sentant bien tous ses avantages, M. Tyrrel était d’une arrogance insoutenable, tyrannique envers ses inférieurs et insolent avec ses égaux. C’était de ce côté que s’était jetée toute l’activité de son esprit. Repoussé des occupations intellectuelles, il s’attacha donc à briller par toutes les grosses malices d’un vrai rustre. Sur ce point, comme sur tout le reste, il l’emportait sur ses émules ; s’il avait été possible, en écoutant ses saillies, d’oublier un moment la dureté et l’insensibilité de cœur où elles prenaient leur source, on n’aurait pu se défendre d’applaudir à la vivacité d’imagination qu’elles annonçaient et au sarcasme dont elles étaient assaisonnées.

M. Tyrrel n’était nullement d’humeur à laisser rouiller des talents aussi rares. Il y avait toutes les semaines, à la ville la plus voisine, un cercle qui était le rendez-vous de tous les gentillâtres du comté. Jusqu’alors il y avait figuré avec tout l’avantage possible ; et, comme il n’y avait là personne qui l’égalât en opulence, que même la majorité de l’assemblée, quoique prétendant comme lui à la noblesse, lui était de beaucoup inférieure sur cet article essentiel, il était le grand-maître de la coterie. Tous les jeunes gens, reconnaissant ses droits in-