Page:Gourmont - Pendant l’orage.djvu/125

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Ce sont les poètes, les écrivains, les créateurs de l’art ou de la pensée qui n’étaient encore rien qu’une fleur à peine ouverte et qui ont été et qui seront fauchés avant d’être connus même d’eux-mêmes. Des générations ont vécu, ont peiné, ont obscurément pensé à celui en lequel elles s’épanouiraient un jour, et voilà qu’il est tombé, comme la vie s’ouvrait pour lui. Salvete, flores martyrum ! comme dit le vieux poète Prudence. Sans doute, c’est un privilège de n’avoir pas goûté aux tristesses de la vie, mais qui n’en a pas connu l’amertume n’en à pas non plus connu la douceur, car amertume et douceur sont étrangement mêlées dans ce roseau qu’à vingt ans on s’apprête à broyer innocemment pour en extraire le suc. Ce n’est pas, croyez-le, que je fasse plus de cas de la vie qu’elle ne mérite. Mais serait-elle encore plus mauvaise, comme nous n’avons que celle-là, il est tentant de vouloir la connaître, et il est dur de s’en retourner sans avoir vu de la comédie traditionnelle autre chose qu’un tragique prologue.