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IV

QUEL DOIT ÊTRE LE CARACTÈRE
DU CŒUR DANS UN HÉROS



La subtilité du raisonnement est pour les philosophes, la beauté du discours pour les orateurs, la force du corps pour les athlètes ; et le cœur grand est pour les rois. C’est la pensée de Platon dans son livre des Divinités. Qu’importe qu’on ait un esprit supérieur, si le cœur n’y répond pas ? L’esprit pense et arrange à peu de frais ce qui coûte infiniment au cœur à mettre en œuvre. Souvent les plus sages conseils sur une glorieuse entreprise ne passent point le cabinet, et y avortent par manque de courage lorsqu’il s’agit de l’exécution. Les grands effets sont produits par une cause qui leur soit proportionnée : et les actions extraordinaires ne sauraient partir que d’un cœur qui le soit aussi. Lorsqu’un cœur de héros forme des desseins, ce sont des desseins héroïques : sa hauteur est la mesure de ses efforts, et le prodige est celle de ses succès.

Alexandre avait le cœur grand, il l’avait immense, puisqu’il se trouvait à l’étroit dans un monde entier, et qu’il en demandait plusieurs autres. César éprouvait à peu près les mêmes sentiments, et ne voulait point de milieu entre Tout ou Rien. Les cœurs héroïques sont comme des estomacs forts, larges, capables de digérer tout. La nourriture qui rassasierait un nain, et qui l’incommoderait même, ne ferait qu’ouvrir l’appétit à un géant. C’est-à-dire qu’un cœur grand, bien loin de s’enfler des plus étonnants succès, soupire sans