Page:Gracian - Le Héros, trad de Courbeville, 1725.djvu/46

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IX

CONNAÎTRE
SA BONNE QUALITÉ DOMINANTE



Je ne sais si je dois nommer attention ou hasard qu’un grand homme ait assez tôt aperçu sa bonne qualité dominante, pour la mettre en œuvre dans toute son étendue. Quoi qu’il en soit, cette qualité qui prévaut en nous, c’est tantôt la valeur, tantôt l’esprit de politique, tantôt une disposition singulière pour les lettres : en un mot, c’est le fonds marqué à chacun pour être parfait dans quelque genre, s’il peut le connaître ce fonds, et s’il le cultive préférablement à toute autre chose. C’est une folie de prétendre se partager avec un succès égal à deux grands objets, dont un seul suffit pour occuper sans cesse nos soins : c’est une folie de vouloir associer l’excellent général d’armée avec l’homme savant au même degré. Il faut opter et suivre Mars ou Apollon ; il faut du moins se livrer à l’un, et ne faire que se prêter à l’autre, en sorte que la qualité dominante n’ait aussi qu’un objet dominant. L’aigle, content de pouvoir seul entre les oiseaux soutenir l’aspect du soleil, n’aspire point à leurs chants mélodieux ; l’autruche ne se pique point de prendre son vol aussi haut que l’aigle, une chute certaine serait sa destinée ; la beauté de son panache doit la consoler de l’autre avantage qu’elle n’a pas.

Chacun de nous, en recevant du Souverain Être la naissance, reçoit au même temps, pour parler ainsi, le lot d’esprit et de génie qui lui est propre ; c’est ensuite à chacun de le remarquer, et