Page:Gracian - Le Héros, trad de Courbeville, 1725.djvu/50

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X

CONNAÎTRE LE CARACTÈRE DE SA FORTUNE



La fortune, à tout moment citée, et jamais nettement définie, n’est autre chose, à parler en homme chrétien et même en sage, que la Providence éternelle, cette souveraine maîtresse des événements qu’elle ordonne ou qu’elle permet, en telle sorte que rien n’arrive dans l’univers sans ses volontés expresses, ou bien sans ses permissions. Cette reine absolue, impénétrable, inflexible favorise à son gré les uns qu’elle élève en honneur, et laisse les autres dans l’obscurité, non point par passion, ainsi qu’agissent les faibles humains, mais par des vues de sagesse à nous incompréhensibles.

Cependant, pour nous proportionner au langage ordinaire des hommes, ne pourrait-on pas dire que la fortune est comme un assemblage de circonstances bonnes et mauvaises, de manière que si l’on se trouve dans celles-ci, l’on échoue, et que si l’on se trouve dans celles-là, on réussit. Mais sans prétendre fixer les autres à cette définition, c’est une maxime des grands maîtres de la politique, qu’il faut observer avec soin sa fortune, qu’il faut ensuite observer celle des gens que l’on a en tête, surtout au métier de la guerre. Qu’un homme donc, à qui la fortune s’est souvent montrée favorable, profite de cette disposition ; qu’il s’engage sans crainte en des entreprises trop hasardées pour tant d’autres. Rien ne plaît davantage à la fortune, rien ne la gagne plus que cette confiance abandonnée dans ses favoris, pour user de ces expressions.