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PIERRE QUI ROULE

processions nous faisaient une concurrence trop redoutable ; pour comble de malheur, ma femme me quitta pour suivre un Cacique converti, non sans enlever la caisse.

Depuis cette époque, je n’ai pas cessé un seul instant d’être malheureux ; j’adressai des petits vers aux maîtresses des grands seigneurs, qui ne les lurent pas ; je demandai l’aumône aux prêtres, qui me la refusèrent. Enfin un collecteur du fisc me prit pour domestique, et me ramena en Espagne. Une telle condition n’était pas faite pour moi ; je quittai le service, et je voulus remonter sur les planches ; mais on ne me trouva bon qu’à remplir le vil emploi de bouffon : c’est dans les rôles de gracioso que la vieillesse m’a surpris. Maintenant je ne puis plus trouver d’engagement ; ces oripeaux qui couvrent mon corps, derniers débris de ma garde-robe dramatique, sont tout ce que je possède ; je suis perdu si je ne trouve pas à Séville quelque âme charitable qui prenne pitié de moi. En attendant, je me suis arrêté ici pour faire la sieste, et pour rêver à la meilleure manière de sortir d’embarras.

— Ton histoire est un peu longue, digne Miguel Zapata, et tu aurais pu la résumer d’un seul mot, « comédien ambulant » ; nous aurions parfaitement deviné ton passé, ton présent et ton avenir. Puisqu’il faut, mes chers camarades, que je vous apprenne mon histoire, vous saurez que je me suis beaucoup battu, et que j’ai quelque peu écrit ; mes combats m’ont rapporté des blessures, mes livres m’ont valu la misère. Je suis poëte ; qu’est-il besoin de vous en dire davantage ? Je m’inquiète peu de l’avenir, je prends la vie comme elle est, les hommes comme ils veulent, le