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MES MÉMOIRES
Laure Conan[1]

Parmi les grands collaborateurs, pourquoi ne pas inscrire une femme dont je garderai un touchant et si respectueux souvenir ?

Laure Conan n’a pas beaucoup écrit dans la revue, mais elle a réservé à nos éditions l’un de ses ouvrages. Et elle n’a pas ménagé à notre œuvre ses témoignages d’amitié. Qui avait lu Angéline de Montbrun, À l’œuvre et à l’épreuve, de la romancière Laure Conan, ces livres d’une haute inspiration, mais d’une si fine écriture et d’une si délicate émotion, — et ce fut ma chance de jeune collégien, — se figurait volontiers l’auteur sous l’aspect d’une demoiselle ou d’une dame aux traits aristocratiques, avec de beaux airs de châtelaine, la plume d’oie au bout d’un index élégamment effilé, image classique, presque d’Épinal, des dames de la Renaissance ou de l’époque chevaleresque. Tant pis pour les théoriciens des lettres qui conçoivent la parenté si étroite entre l’œuvre et l’ouvrier ! Pour ma part, que de fois je me suis amusé de l’étonnement naïf de certaines gens qui, m’ayant lu, se représentaient un gaillard de forte taille et qui, mis en présence de l’auteur, cachaient mal leur déception de ne découvrir qu’un petit homme de cinq pieds, cinq pouces. La surprise n’était pas légère de se trouver, pour la première fois, en présence de Laure Conan. Dans les dernières années de sa vie, elle était venue se réfugier parmi les pensionnaires des Petites Sœurs de Saint-Joseph, au Couvent de Notre-Dame-de-Lourdes, en arrière de la chapelle bâtie et décorée par Napoléon Bourassa, tout près de l’ancienne Université de la rue Saint-Denis. Je n’ai pas oublié la première visite qu’appelé par elle je lui fis. Elle avait pu suivre quelques-uns de mes cours d’histoire à l’Université. Elle désirait m’en remercier. Au lieu de la châtelaine d’antan, dame de chevalier, figure raphaélesque pour quelque exquis médaillon, je vis se lever de son fauteuil, un colosse de femme aux larges épaules, plutôt mal fichue en tout son accoutrement et même assez mal peignée, avec un visage aux traits forts, quelque peu douloureux, marqués de « l’obscure souffrance ». Pourtant cette femme avait des yeux doux, singulièrement doux, à

  1. Voir la note 50 du deuxième volume.