Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/184

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180 MES MÉMOIRES très applaudi de l’une de nos soirées. A la sortie, Aegidius Fau- teux, resté espiègle, demande aux amis: « Ça été beau. Avez- vous compris ? » Critique excessive. Edouard Montpetit qui aime improviser ses discours ou conférences, ou du moins, parler sans texte, donne alors et trop souvent, par malheur, l’impression d’un homme qui cherche, élabore sa pensée et n’arrive pas toujours à l’exprimer dans la limpidité française. Impression qu’au reste il m’avait laissée dès 1913, ce soir où, pour célébrer le centenaire de Louis Veuillot, on le faisait parler avec le Père Louis Lalande, à la tribune de l’Université de Montréal. Grande soirée de gala où j’allais entendre, en la magnifique salle des Promotions rem¬ plie à craquer, plus que deux orateurs: deux genres d’éloquence. L’une qui était d’hier, l’autre qui serait celle de l’avenir. Le Père Louis Lalande, conférencier alors fort recherché, avait débuté dans un Carême au Gésu; il y avait attiré la foule, rude con¬ current du prédicateur de France qui prêchait en même temps à Notre-Dame de Montréal. Le Père était jeune, en pleine verve, en pleine force. Il n’avait pas encore gâché son talent dans les missions ou retraites populaires où ses supérieurs l’allaient bien¬ tôt jeter. Son éloquence s’éloignait notablement de l’éloquence véhémente, tonitruante, déclamatoire, des politiciens du temps. Il était disert, fin, malin, attendri, jouait de toutes les gammes; mais il était acteur, il dramatisait son texte, son débit, avec un brio à l’emporte-pièce. Il parlait généralement debout, arpentait la rampe, ce qui ajoutait encore à ses moyens. Ainsi, ce soir de 1913, m’apparut-il, déclamant avec une vigueur entraînante, ir¬ résistible, certaines pages vengeresses des Libres penseurs de Veuillot. Montpetit parla assis. Entre les deux, c’était déjà une différence significative. Des lèvres du jeune laïc, une parole jail¬ lit de belle diction, de mesure, de finesse, parole académique, s’accordant parfois, pour rompre la monotonie, un brin de pana¬ che, une envolée vers la poésie. Indéniablement l’on passait d’une époque à une autre. L’académicien Montpetit était pourtant capable de véhémence. Il devint vite l’allocutionniste des grandes circonstances. Rece¬ vait-on quelque illustre personnage ? Fallait-il célébrer quelque grand anniversaire ? A Montpetit l’honneur du mot de présen¬ tation ou d’introduction. Il s’acquittait de la tâche avec infiniment d’à-propos, en merveilleux artiste. Un soir, au Monument Na¬