Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/192

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188 MES MÉMOIRES Papineau. Un orateur, un descendant du grand Papineau ! Tout ce qu’il fallait pour piquer l’imagination de jeunes collégiens, alors facilement passionnés pour les beaux parleurs, les grands ténors de husting. Certes, nos maigres connaissances historiques ne nous donnaient de Papineau qu’une image plutôt floue. Mais l’expression populaire, « Ce n’est pas la tête à Papineau », s’était collée en nos esprits d’enfants. En fallait-il davantage pour faire du grand inconnu une sorte de surhomme ? Les an¬ nées passèrent. En ce temps-là les collégiens vivaient en vase clos. Peu de bruits de l’extérieur et peu ou point de journaux parvenaient à survoler le mur de Chine. Bourassa disparut de mon esprit. Je ne le retrouverai qu’aux jours de 1900, lors de la guerre du Transvaal. Jeune séminariste, je suis alors à l’évê- ché de Valleyfield. Le nom de Bourassa est dans l’air. On parle abondamment du jeune député de Labelle; on parle surtout de son opposition à l’envoi d’un contingent de soldats canadiens en Afrique du sud. Acte d’incroyable courage, première et auda¬ cieuse révolte contre l’omnipotent Laurier, presque devenu un personnage mythique. Révolte, en somme, contre le conformis¬ me politicien et ce, au nom de l’autonomie canadienne, acte émi¬ nemment propre à flatter l’esprit réactionnaire de la jeune gé¬ nération. Un jour donc, Bourassa prend la parole au parlement d’Ottawa. Au dîner, à l’évêché de Valleyfield, Mgr Emard, en allusion au grand débat alors en cours, dit tout à coup: « Je don¬ nerais beaucoup pour être à Ottawa, cet après-midi. J’irais en¬ tendre Bourassa. Il a le chic français. » De parole, d’élocution fort distinguées, Bourassa ne possédait pas précisément le « chic français ». Il avait le sien qui lui suffisait. Mais en ce temps-là, qui disait « chic français » croyait dire le dernier mot de la dis¬ tinction. En 1901 Bourassa fait son premier voyage en Europe. Je lis La Vérité de Québec, premier journal auquel j’aurai payé un abonnement. J’y trouve les impressions du voyageur sur l’Irlande. J’admire la prose saine, sobre, nerveuse du jeune orateur. Je n’admire pas moins sa culture. Nous le savions homme de foi autant que patriote. Qu’il me paraît, à partir de ce jour, au-des¬ sus de la plèbe politicienne ! Serait-il enfin le chef que nous, de la jeunesse, pourrions pleinement admirer: chef si rare en un pays