Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/194

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190 MES MÉMOIRES de naissance des nouvelles provinces sanctionnera-t-il l’injuste statu quo ? Après un premier et bon mouvement, Laurier hé¬ site devant la levée de boucliers du fanatisme anglo-canadien. On devine de quel côté se range Bourassa. Pour lui donner l’occasion de porter la question devant le public, la Ligue na¬ tionaliste, de formation récente, organise une assemblée au Monument National de Montréal. Albert Benoit2, ancien président de l’ACJC, m’écrit à Valleyfield: « Venez au Monu¬ ment National pour ce soir du 17 avril. Venez que l’on s’émeuve ensemble sous la parole de Bourassa. Je vous retiens un billet. » Je ne veux pas manquer l’aubaine. Ce soir-là, la salle du Monu¬ ment National est pleine à craquer. Un auditoire d’élite: beau¬ coup de robes noires, blanches et brunes; des professionnels, des personnalités de la politique, des rouges, des bleus, avides d’en¬ tendre l’orateur, l’homme qui ne cesse de monter à l’horizon. Les uns sont là pour acclamer une première et importante dissi¬ dence d’avec le tout-puissant Laurier; les autres pour apprendre jusqu’où la dissidence s’affirmera. Toutefois le souffle de l’audi¬ toire, l’esprit mystérieux qui flotte dans la vaste salle me semblent surtout faits de l’âme de la jeunesse. La jeunesse est présente en nombre. Elle emplit presque tout l’espace du théâtre en arrière des orateurs. Les étudiants se sont emparés de l’estrade. Tout ce monde cause presque à voix basse, est dans l’attente. Pour la pre¬ mière fois de ma vie, peut-être, j’assisterai à l’un des combats tra¬ giques de l’éloquence. Combat, assaut d’une parole d’homme s’efforçant à saisir d’autres hommes dans ce qu’ils ont de plus replié, de plus en garde: leur esprit, et ce, pour le dompter, le vaincre, lui arracher une option décisive. Ma méditation s’arrête là. Bourassa vient de paraître, accompagné d’Olivar Asselin, d’Ar¬ mand LaVergne, élu récemment député de Montmagny aux Communes. L’auditoire salue d’une acclamation. L’orateur me paraît singulièrement mûri depuis un an ! D’une figure grave, il rend le salut. Il est beau, svelte, élégant, droit, port d’aristocra¬ te, longue redingote, les mains fines, forte moustache barrant le visage d’un trait plutôt fin, courte barbiche, cheveux coupés 2.\tRalph-Albert Benoît (1881-1961), traducteur au Sénat canadien (1914-1919); secrétaire privé de l’hon. J.-A. Taschereau (1920-1928); gref¬ fier au Conseil législatif (1929-1961); président de 1ACJC (1904).