Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/207

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QUATRIÈME VOLUME 1920-1928 203 à le vider. Vigueur d’esprit que j’ai rarement rencontrée en ma vie. Peut-être toutefois fallait-il encore admirer davantage son esprit de charité. Ce polémiste d’une parole si batailleuse, si agressive sur les tribunes, et d’une plume si acérée, si impitoya¬ ble dans son journal, devenait, dans le rappel de ses souvenirs, l’homme le plus modéré, le plus miséricordieux. Pour ceux-là mêmes qui l’ont le plus vilipendé, le plus trahi, toujours il cherchera excuses, circonstances atténuantes. Il corrigera même nos juge¬ ments trop sévères. Il ne parlera jamais qu’avec une extrême in¬ dulgence de Laurier, d’Israël Tarte, de Rodolphe Lemieux et de combien d’autres. Ainsi, cette anecdote sur Israël Tarte, pour expliquer les mouvements impulsifs de l’homme, sa versatilité. Jeune clerc chez un notaire, son patron, en veine de quitter la politique, l’envoie, avec un camarade, le remplacer à une assem¬ blée politique à L’Assomption. Le candidat qui va succéder au député d’hier, monsieur Archambault10, attendait ce dernier. Il reçoit mal les deux jeunes remplaçants. Il ne leur offre même pas à dîner. A l’hôtel où ils se réfugient, le jeune Tarte, fort mécon¬ tent, confie à son camarade: « Sais-tu, j’ai envie de parler contre notre candidat. » Par malheur, ledit candidat, à l’ouverture de l’assemblée, se plaint amèrement de l’absence de M. Archambault et du choix que ce dernier a fait de ses remplaçants. L’heure venue de parler, le jeune Tarte décide de se débourrer et charge à fond de train contre l’impoli candidat... On entend le large rire de Bou¬ rassa qui conclut: « Mon ami Tarte est tout entier dans cette aventure de jeunesse. » Du mépris, Bourassa n’en garde qu’avec peine pour les faiseurs, les histrions, les esprits faux, les hypo¬ crites. A l’égard de ces déchets, ce grand honnête homme maî¬ trise malaisément une instinctive répulsion. Soirées du presbytère du Mile End, soirées les plus chargées de souvenirs pour moi ! Soirées qui m’auront révélé tant de des¬ sous de la politique, de la comédie universelle ! Soirées où j’ai appris le plus de choses. J’ai déjà essayé d’en reconstituer l’at¬ mosphère. J’ai évoqué chacun des assistants: les gens de la 10.\tLouis Archambault (1814-1890), notaire; député de L’Assomp¬ tion (1858-1874); ministre des Travaux publics (1867-1874); conseiller législatif (1867-1887).